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Afficher Une année sympathique sur une carte plus grande

samedi 27 décembre 2008

La fureur de vivre


Essaouira - 19-20/12

J'ai beau me dire, alors que mes nouveaux amis saltimbanques me déposent à 1h15 du matin à la station service d'Essaouira, que je suis complètement inconscient d'arpenter en pleine nuit avec toutes mes affaires les rues d'une ville africaine inconnue, je n'arrive pas depuis plus d'un mois que je suis au Maroc à ressentir le moindre sentiment d'insécurité. Les 2 fois où j'ai loué un vélo, pas d'antivol : ça semble inutile ici. Des préjugés ?! Je réveille un gardien pour qu'il m'ouvre son hôtel, j'inaugure mon bouche-évier acheté au mini-Casino de Bayonne (vous avez déjà vu des hôtels équipés de cet accessoire indispensable pour faire des mini-lessives dans un lavabo ?) et m'endort comme une masse.
Somptueuse Essaouira. Cet ancien comptoir que les Portugais ont baptisé Mogador a conservé tant le charme de ses premiers colons que l'insouciance des hippies qui y ont élu domicile dans les années 60. Vous prenez Saint-Malo que vous peignez en blanc, vous y collez la tranquillité de Chefchaouen et l'animation nocturne de Fès, vous y flanquez la baie d'Hendaye et vous comprenez la magie qu'entoure la mythique dénomination de Mogador. Quoi de mieux que de louer un longboard pour épouser l'ambiance paisible du lieu ? Idéal en tout cas pour prendre les jolies petites vagues qui s'égrènent à l'abri du fort. Le paséo sur le marché aux poissons beigné des cris de mouettes et du soleil couchant est un pur régal. L'assiette de crevettes, sole, calamars et seiches, grillés devant moi et revêtues d'un modeste filet de citron, un bonheur. Cela me rappelle un week-end au Pays Basque en septembre dernier : le dimanche, j'étais aller chercher ma planche à Anglet, direction la Côte des Basques, pour surfer jusqu'au coucher du soleil. La meilleure friture d'éperlans du monde, dégustée en combi à la terasse du bar qui a vu naître le surf. Il faut avoir goûté à la séreinité qu'offre le fait de passer plusieurs heures consécutives sur l'eau pour apprécier toute la saveur d'un demi-citron. Après une telle orgie des sens, je passe toute la soirée à la terrasse d'un café, sifflant 3 théières, baigné de musique gnaoua.
20/12 : J'avais prévu de me réveiller pour voir le lever du soleil, faire un footing sur la plage et flâner dans la Médina. Bilan : petit-dèj' à 10h à l'hôtel et bus à 11h30 pour Marrakech. Je profite du trajet pour lire Le Monde : rien de bien joli-joli en Occident. Cela confirme les quelques nouvelles qu'on m'envoie ou les infos sur Yahoo. Je suis pris entre la satisfaction d'être bien loin de la couleur grisâtre que ça m'inspire et l'angoisse de me dire qu'il va bien falloir que j'y retourne dans quelques mois. Ici, on me demande si ce n'est pas trop dur "la crise" en France. Je ne sais pas quoi répondre : "M'en fous, j'suis fonctionnaire" ou "T'inquiète, on nous enlèvera pas le frigo plein et l'écran plat".

Bouanannée !!!

Bonne année !

http://vimeo.com/2639221

Depuis Essaouira, un Noël entre surf et calamars. Sympa ...

vendredi 26 décembre 2008

Théorie gazeuse sur les défenses immunitaires


13-14-15-16 décembre. Skoura puis Aït Benhadou puis Rabat-Casablanca

Ce qui devait arriver arriva. Il y a le ying et le yang, Laurel & Hardy, Georges W et Saddam ... le mektoub et le côté obscur de la force mektoub. Sofiane, l'employé de chez Talout, était convaincu que c'était un mal nécessaire, une transition salutaire qui fait fonction d'essuie-glaces pour remettre les idées en place. J'aurais du m'en douter en arrivant ici. Un bel hôtel, surplombant une palmeraie de 25 km² d'où émergent quelques magnifiques kazbah en terre crue entre des parcelles méticuleusement entretenues et ingénieusement irriguées, et en fond de tableau la majestueuse chaîne de l'Atlas couronnée en cette saison d'une guirlande blanchâtre que magnifie le disque lunaire isochrome. Trop carte postale. Puis des touristes pas vraiment voyageurs. A part Béatrice & Jérôme, rencontrés la veille, voici un couple de Français cinquantenaires (lui ne parle que de sa résidence secondaire en Corse et de ses amis banquiers, elle ne sait même pas où elle se trouve, se laissant guider par le chauffeur recommandé par l'hôtel, lui-même réservé par FRAM) et deux Autrichiennes qui voyagent en valise à roulettes et vanity rose fluo. Pourtant, ce serait mentir de qualifier cette journée de désagréable. Petit-déj' en T-shirt sur la terrasse puis sport : 40 kms AR en VTT pour visiter l'oasis de Sidi Flaah où je me fais une nouvelle fois inviter au thé (inutile de préciser que j'ai dû décliner les brochettes de devinez quoi et le gîte) avant de m'arrêter à Skoura City Center pour internet. Retour interminable : vu que je fermais les yeux la veille sur le porte bagages de mon taxi-mob de peur d'être témoin de ma propre collision avec un dattier, impossible de me repérer de nuit dans la palmeraie, ce qui m'oblige à un long détour par la route puis la piste de 15 kms. Serait-ce la copieuse omelette berbère de la veille, le gavage de cacahuètes devant l'ordi ou simplement les effets secondaires du manque de convivialité populaire et la perfection inhabituelle pour moi des prestations de cet hôtel où je dîne seul sur une belle nappe blanche devant un petit feu de cheminée ? Toujours est-il que le repas passe mal, que la nuit se déroule sans que je puisse me remémorer du moindre éclat de rire ou détail croustillant de cette journée, et que je me réveille le lendemain avec une belle tourista ... A opter pour le confort, on néglige ses défenses naturelles. Au moins dans ma "famille d'accueil" du Dadès, mes sens et mes défenses immunitaires étaient sans cesse en action. Inconsciente mobilisation des ressources internes dans un instinct de survie. Démobilisé, ramolli, ectoplasmisé par une douche chaude possible 24/24h, des serviettes blanches et une chambre princière, mon corps se rebelle contre cet embourgeoisement naissant et passe sans transition de l'état solide à l'état liquide (via un bref état gazeux). En 2 jours, je parviens à ingurgiter 2 thés, 2 assiettes de riz et 1 pomme. A la différence des internés volontaires de "Vol au-dessus d'un niz de coucou", il est temps que je recouvre mes habits de routard bobo déguisé en Indiana Jones. Et je suis convaincu que de la même manière qu'on a les élus qu'on mérite, on dessine le voyage qu'on souhaite. C'est facile : en voyage, chaque instant vous offre 1000 bifurcations possibles. Alors en avant la roots-itude ! ça commence avec la traversée bagages szur le dos de la palmeraie, au zénith, mou comme un chamallow. ça s'ensuit par un voyage à 8 dans un taxi jusqu'à Ouarzazate. ça continue avec une âpre et longue négociation avec les chauffeurs de taxi pour poursuivre jusqu'à Aït-Benhadou. Et ça continue en me faisant prendre en stop par une Educ' spé Rochelaise complètement jetée. ça se finit en jouant au UNO avec les fils de l'instit' du village pendant qu'elle prend son cours d'arabe puis en jouant au jungle speed avec des Belges après qu'elle m'ait finalement redescendu à Aït-Benhadou ! Mon corps est rétabli : je lui ai fourni sa dose quotidienne de n'importe quoi. Je comprends aujourd'hui que ma Bonne-Maman soit en forme à 86 ans. La mollesse comme la dépression sont des luxes de riches. Le lendemain matin, je convaincs un Français avec qui je prends le petit-déj' d'abandonner épouse et fille à la visite de la kazbah pour marcher le long de l'oued jusqu'à Tamdacht. Ce gars (on a passé 2 heures à discuter sans que j'ai eu le temps de lui demander son prénom) a un parcours passionnant : après une fac de sciences et un DEA de géographie humaine, il a travaillé en Mauritanie et au Bénin pour la Coopération Allemande sur des micro-projets de développement et est maintenant Chef de projet du Parc national du Mercantour. Il m'a complété ma bibliograpie d'Amadou Hampâté Ba, m'a fait part de la conception de Le Clézio des milliers de petites procédures de travail qui brouillent l'analyse, m'a expliqué la gouvernance de la gestion des systèmes d'irrigation en écosystème oasien et, cerise sur le gâteau, a transformé en rêves un point d'interrogation qui me hantait (gentiment) depuis des semaines : la Mauritanie. Carte de l'Afrique à l'appui, il m'a dessiné son tracé idéal d'une traversée du pays, que je me suis immédiatement approprié. En 5 minutes, il a transformé mes inquiétudes sur un pays aux coups d'Etat permanents en pêches à l'aide de dauphins, océans de dunes et Méharées de déserts rocailleux avec des Maures Noirs. Après avoir traversé l'oued glacial et fait un peu d'escalade, c'est par les jardins que j'ai gravi la Kazbah de Tamdacht. Plus petite mais tellement plus authentique et moins touristique que celle d'Aït Benhadou. Je dîne avec deux Basques du sud, Ainoha & Iban, qui font donc partie de ces (rares) Biscayens qui n'estiment pas qu'il est inutile de voyager puisqu'il y a tout au Pays. Ils sont néanmoins Basques et, à ce titre, légèrement traditionalistes, vu que comme ils ont beaucoup aimé le Maroc lors de leur 1er voyage ici, cela fait la 4ème fois qu'ils y viennent. Le 17 matin, je me suis mis dans l'idée de faire du stop le long de la piste pour rejoindre le col du Tizi'n'Tichka (2200m) qui me sépare de Marrakech. La piste a l'air magnifique mais la neige tombée en abondance la veille et l'absence de souk dans les rares bleds traversés (et donc de transport) rendent mon aventure périlleuse. Je me rabats vers la route goudronnée en me faisant conduire par mes Basques à Marrakech, en me demandant ce qui aurait encore bien pu m'arriver dans ma téméraire idée originelle (mon ventre va nettement mieux, alors inutile de lui offrir en sacrifice des aventures épiques). Mon Basque est un ami du cycliste Iban Mayo mais à sa conduite, je me demande s'il ne confond pas avec Fernando Alonso. Ils s'interrogent pour savoir si les Basques sont les Berbères ou les Sarahouis du Maroc ! Après une sinueuse mais splendide traversée de l'Atlas, ils me déposent à 14h passées place Jema El'Fna. Le plan : acheter mon visa pour la Mauritanie (je n'ai pas envie de dépendre de l'humeur d'un douanier après avoir traversé les 1500 kms du Sahara occidental) et tracer en bus pour Essaouira. Plan foireux : un flic m'affirme que les ambassades sont à Rabat et que si je me dépêche, je peux attraper le train de 15h. Quelques secondes d'hésitation : de ma confiance en son ton assuré dépend mon programme des 2 prochains jours. Je saute dans un taxi et moins d'une heure après mon arrivée dans l'ancienne capitale du Maroc, je suis dans le train pour l'actuelle capitale. J'y croise 2 Bretonnes qui viennent chercher du travail au Maroc (je ne leur ai rien répondu, elles avaient l'air d'y croire). Quand je débarque à Rabat, sans aucune idée de ce que je vais y trouver (je suis sans guide de voyage du Maroc) mais avec la désagréable certitude que je viens de mettre un bon coup de boussole au nord, pas vraiment la route de l'Afrique noire. Rabat est une ville administrative : j'y trouve la même chose que dans les villes françaises : c'est plein de grands magasins, de distributeurs d'argent et d'Arabes. Je rejoins à pied la Médina (vu que je n'y connais rien, autant tenter la vieille ville), où je descends dans un hôtel miteux à moins de 5 euros la nuit, où je dîne dans la rue et où je rencontre un jeune qui m'explique que le footbaleur Marouane Chamakh n'est pas si bon que ça car de toute façon, il n'y a pas de bon 9 sans d'excellents 8 et 10.

18/12 : J'engage la conversation avec le chauffeur de taxi qui m'amène à l'ambassade de Mauritanie sur le foot vu que 90% des rencontres commencent de cette façon : "Première fois au Maroc ? D'où ça en France ? Ah, Bordeaux, la ville de Chamakh ?!". Je lui explique donc patiement et fort d'arguments que Marouane n'est pas un si bon joueur que ça car il n'y a pas de bon 9 sans d'excellents 8 et 10, ce à quoi il me répond que de toute manière, Platini et Zidane étaient les seuls excellents 10 de l'équipe de France. Merde, je ne sais plus quoi dire ... A 9h, je suis à l'ouverture de l'ambassade. Le retrait du visa ? "Demain midi ... Inch'Allah". J'hallucine : même l'obtention d'un visa est soumis à la volonté divine. Remarquez, le soir même, quand je demande au chef de gare de Casa sur quel quai attendre mon train pour Rabat, il me répond : "le 1er, Inch'Allah" !!! J'ai remarqué que cette formule omniprésente possède plusieurs sens : son premier est de remettre dans les mains du Créateur nos modestes detinées. Mais son sens courant tient davantage du "peut-être" et est utilisé poliment pour ne pas froisser son interlocuteur d'un non définitif. Inch'Allah veut donc aussi bien dire "Si Dieu le veut" que "parle à mon cul, ma tête est malade" ! Dans le train pour Casa, je tombe sur 2 sympathiques Flamands qu me racontent l'histoire d'un de leurs amis, parti traverser l'Amérique du Nord à pied. A pied, à pied. Quand, tombé malade, il a dû se faire conduire à l'hôpital, il s'est (une fois remis sur ... pieds) fait ramener à l'endroit précis où il avait interrompu sa route pour reprendre sa marche ! Arrivé le ventre vide en gare de Casa voyageurs, je m'installe à la terrasse du café, celui où Xavi et moi avions achevé notre voyage à Fès il y a 2 ans. J'achète quelques fruits et je commence à papoter avec mon voisin. Ahmed a 40 ans, une solide formation en gestion et 14 ans d'expérience dans le transport logistique international. Il vient de quitter son boulot pour prendre le temps de lire Marx et d'écouter Pink Floyd. Il m'invite déjeuner devinez quoi chez lui et me sert de guide toute l'aprèm' dans une Casa qu'il connaît par coeur. On traverse le quartier colonial, on longe le marché central où Lyautey venait faire ses courses (le premier Gouverneur du protectorat Français est le père toujours vénéré de cette ville marchande moderne), on admire la grande Mosquée Hassan II (construite en 1992 grâce à des contributions volontaires du peuple Marocain ... dont la récolte fut orchestrée par le Ministère de l'Intérieur !) et on se promène dans la minuscule Médina, seul vestige historique de cette ville résoluement occidentale et capitaliste. Finalement, après avoir passé 4 semaines à silloner le Maroc des champs, je ne suis pas déçu de faire la connaissance de celui des villes, autre facette de ce pays finalement très libéral. Hassan II voulait faire de ce pays un arbre qui a ses racines dans l'Afrique musulmane et ses feuilles en Europe. C'est exactement ça : une Monarchie de droit divin (le Roi estégalement le "Commndeur des croyants") où la religion est un postulat social (dans la réalité, tous sont par principe croyants mais il n'y a pas tant de pratiquants que ça) mais où le capitalisme est la nouvelle foi. Casa estun chantier énorme pour se transformer à coups de tramway et d'hôtels de luxe pour devenir en 2012 le Monaco Africain, et Tanger rêve grâce à des programmes immobiliers pharaoniques et aux investissements de Maersk de devenir un hub du trafic maritime Méditéranée-Atlantique, le Dubaï de la porte de l'Afrique. La voiture est devenue LE marqueur d'identité sociale, les citadines ont troqué leur voile pour un Carré Channel et l'alcool n'est plus tabou. Pour le plus grand bonheur d'Accor, Renault et BNP Paribas, mais également des capitaux judicieusement placés, et pour cause, de la famille royale.
Ahmed m'accompagne jusqu'à la gare de Casa port et me quitte en me remerciant d'avoir passé la journée avec lui ! Retour obligé dans l'hôtel miteux de la veille : faute de passeport, aucun autre ne m'accepte. Tout étonné de voir revenir un touriste, le gérant me confie la suite princière : le lit penche, il manque un carreau à la fenêtre qui ne ferme pas et la porte laisse passer la lumière des escaliers, mais j'ai une vue imprenable sur la rue ! C'est cavalier ici : ce matin, j'ai passé 1/4 d'heure à attendre quelqu'un à la réception avant que, maugréant à voix haute, le comptoir ne me réponde : le gars dormait derrière sous une micro-tente !

19/12 - Visite matinale de la Médina, du joli quartier des Oudaias puis de l'esplanade qui fut le chantier de ce qui devait être la plus grande mosquée du monde. Il ne subsiste que le massif minaret : son géniteur a décédé avant le terme de son pharaonique projet. Petit-dèj' pâtissier, impression et envoi des photos promises à ma "famille d'accueil", et direction l'ambassade. En attendant le précieux sésame Mauritanien, je fais connaissance avec un couple Polonais puis 2 potes Espagnols qui descendent à Bamako en fourgonette. Bilan : on embarque tous les 5 ! Deux belles paires de doux dingues. Les étudiants Polonais disposent de 3 semaines de congés. Ils ont pris le bus jusqu'en Allemagne, l'avion pour Fès, et leur objectif est de voir "l'oeil de l'Afrique" (un cratère de 80 kms de diamètre dans l'Adrar Mauritanien) et un Parc naturel près de Dakar (soit environ 6000 kmsde trajet), tout ça parce qu'ils ont vu de belles photos de ces 2 endroits ! Quant aux Espagnols, des travailleurs saisonniers, ils veulent rejoindre Bamako parce qu'ils y ont trouvé sur internet l'adresse d'une free party pour le 31 décembre. Ils ne parlent pas français, distribuent des stylos à tous les gamins qui leur en demandent et n'y connaissent rien en mécanique. Quand je quitte ce joyeux équipage qui tient autant de la troupe de saltimbanques que du radeau de la méduse, je me dis que j'aimerais bien suivre en caméra embarquée ce drôle de convoi de magnifiques inconscients du voyage. Je me permets de les prévenir qu'il vaut mieux faire le plein de monnaie (pas de distributeur en Mauritanie), de carburant et d'eau avant d'attaquer la "route de l'espoir" (Nouakchott-Bamako). Leur équipement fait toutefois envie : 1 grosse camionette équipée d'un matelas, d'un nécessaire de cuisine, de 2 VTT, d'un ordi pour la musique et les photos et plein de ballons de foot. De quoi faire le tour du monde, en somme ...

vendredi 12 décembre 2008

Lavoisier avait raison : "Dans le mouton, tout est bon"


Gorges du Todra - 1,2,3,4,5 et 6 novembre 2008

01/12 : Retour de Méharée. Long petit-déj pris avec mes 4 hôtes face aux dunes que je viens de traverser. Le fait d'être le seul client facilite le proximité des contacts avec les employés. Si bien qu'ils m'invitent à passer une nuit supplémentaire gratos. Mais après cette magnifique nuit, je sens qu'il est temps de passer à autre chose. Je quitte Le Soleil bleu à pied en direction du "goudron" (=route). La 1ère voiture m'amène à Rissani, d'où je prends un "grand taxi" jusqu'à Erfoud où je déjeune avec un vieux Marocain qui vit à côté de Marseille depuis 30 ans en tant qu'ouvrier agricole. C'est sur le toit que voyagera mon sac à dos jusqu'à Tinerhir : les soutes sont réservées aux moutons et je n'ai pas envie de me faire brouter mes caleçons. Chaque arrêt donne lieu au même sketch : il faut bien 4 ou 5 personnes pour enfourguer les moutons vivants dans les soutes ! Même si la nuit est tombée quand j'arrive à destination et que Tinerhir est inintéressante au possible, j'y passe une excellente soirée. D'abord, je m'amuse à marchander ma nuit à l'hôtel L'Avenir. Comme ça, pour rigoler. Ensuite, il y a plein de monde dans la rue et c'est bonne ambiance de déambuler entre vendeurs de chaussures, étals d'oranges et peseurs de cacahuètes. Je dîne 1/4 de poulet braisé avec frites et thé devant un film indien dans un troquet populaire. Ils sont tous fans de Bollywood ici : serait-ce parce que la morale hindoue est compatible avec des téléspectateurs musulmans ? Ensuite, passage au cybercafé mais il ferme à 22h alors que je suis sur Deezer, MSN, Facebook, Skype, Yahoo sports et que je mets à jour mon blog : je propose donc au patron de me laisser les clés, je fermerai son établissement et je viendrai lui ouvrir avec un petit-dèj' demain matin. Il me répond en me tendant les clés ! Ne me voyant tout de même pas passer la nuit avec la responsabilité d'un cyber marocain, je rentre à l'hôtel où le gars de la réception me propose lui aussi de prendre sa place pour la nuit ! Bon, c'est juste pour profiter de la connexion internet de l'hôtel mais il me laisse son bureau et m'explique comment tout éteindre avant d'aller dormir.

02/12 : Petit-dèj' sur la terrasse face à la palmeraie qui semble couler des Gorges du Todra. En attendant un "grand taxi" pour en remonter le cours, je rencontre Jenns et Karim qui logent dans une pension où je descends donc avec eux. Jenns est un éducateur spécialisé Allemand, 28 ans, globe trotter averti, qui parle très bien français. Karim est un Marocain de 38 ans ayant grandi en Allemagne où ses parents ont immigré dans les années 60. Ancien boxeur, guide occasionnel pour Allemands l'hiver au Maroc, relieur de livres en Allemagne l'été, il erre un peu. J'étais motivé pour me balader dans les Gorges mais on passe l'aprèm' à boire des thés dans divers cafés. Dans l'un d'entre eux, je fais connaissance avec Mélanie, originaire des Charentes, qui passe sa vie entre la France où elle gagne de l'argent en faisant des vacations d'animatrice dans des assos de Gens du voyage ou en ménages pour riches vacanciers de l'Ile de Ré, et les dunes de Merzouga où vit son fiancé Marocain. Heureusement pour le quota touristique de la journée, on finit l'aprèm' à se promener dans la palmeraie entre les palmiers dattiers, les oliviers et les parcelles de choux savamment irriguées. On traverse la kazbah, village fantôme construit en pisé et aujourd'hui abandonné.

03/12 : Bien motivés ("gespannt"), Jenns et moi partons dans une grande et belle virée à pieds au-dessus des Gorges (cliquez sur le titre pour voir une carte du relief où je me trouve). Rencontre avec des chèvres, des écureuils et un serpent. Belle vue plongeante sur les falaises, la palmeraie et au fond les cîmes du Jbel Sahro. On grignote des barres de chocolat, des mandarines et des BN. La descente est raide et ça finit en désescalde plusieurs fois. Première nuit dans un salon (c'est moins cher que les chambres - 3 euros la nuit, voire moins - et toutes les auberges le proposent).

04/12 : Journée pourrie, mais comme je disais la veille à Jenns après que ce dernier ait mal au bide après un thé à l'opium, "les mauvaises expériences font les bons souvenirs de voyage". Notre hébergeur nous loue des VTT pour remonter les Gorges. Au bout de 20 minutes, je réalise que mes roues, en plus d'être voilées, ne sont gonflées qu'à moitié. Je prends la pompe mais pschhiiiit ... à plat : ce con m'a filé un embout pour voiture. Je monte sur le vélo de Jenns pour descendre d'une main mon VTT, manquant de peu de me vautrer dans l'oued, jusqu'à un mécano qui prend un compresseur pour une pompe : le boyau sort du pneu ! Je le dégonfle un peu (mais pas assez) et retrouve Jenns pour découvrir que maintenant, c'est mon pédalier qui ne tourne plus rond. Je pédale d'un seul pied jusqu'au village suivant où je me fais réparer ça par un loueur de vélos. Cette fois, c'est bon et on rejoint l'hôtel Yasmina à l'endroit où les Gorges atteignent 350 m de haut. A peine l'a-t-on dépassé que paffff ! le boyau explose, victime d'un accident de surpression. Un vendeur de tapis témoin du drame me propose de lui laisser mon épave et de prendre la sienne, pardon, de me prêter son bi-cross, ce que j'accepte, bien motivé après 2 réparations à ne pas abandonner sur problème mécanique. Mais alors que je suis sur le VTT de Jenns, c'est son dérailleur que j'explose. Cette fois, inutile de retenter, fin de l'aventure et on rentre sur le toit d'un camion avec nos 2 bouts de ferraille. Tout petit déjà, j'avais tendance à casser mes équipements sportifs. De colère, alors que je devais avoir 7 ans, j'avais cassé en plusieurs morceaux mon vélo rouge à roulettes. Plus tard, j'ai trouvé le moyen de briser le cadre d'une raquette de tennis et même de rompre en 2 un ski. Heureusement que je n'ai jamais croisé Marie Trintignant ... Forcément, embrouille à l'arrivée avec notre hébergeur-loueur qui veut nous faire payer les réparations. On passe ensuite 2 heures à Tinerhir à attendre le bus de Jenns ... qu'il loupe finalement et se retrouve dans un bus pour Agadir où il n'avait pas prévu de se rendre. Moi, j'hésite plusieurs fois mais Karim me convainc de le suivre pour dormir dans le salon d'un camping. Ce 4 décembr était fait pour alimenter d'un couplet supplémentaire la chanson de Patriuce Caumon "Journée ratée".

05/12 : A 10 heures, Karim dort toujours quand je me réveille. Tant pis, je me casse, sinon, on va encore passer 2 heures à prendre le petit-dèj' puis des thés chez les cousins. Je me surprends à être satisfait de retrouver ma solitude et me mets à remonter les Gorges avec mes 20 kgs sur le dos. Épuisé au bout de 2 bonnes heures, je m'arrête regarder les grimpeurs escalader les falaises du Todra, très réputées à ce qu'il paraît dans le monde de la grimpette. Je recroise mon vendeur de tapis de la veille qui se marre bien en me voyant monter avec mes sacs. Heureusement, je fais un bon bout de chemin avec Antonio, Madrilène adorable qui bosse au service des sports de l'Ayutamiento de Madrid. Faut dire qu'il est instructeur de plongée, nageur et fan de canyoning. Je n'ai donc aucune "verguenza" d'accepter qu'il me porte mon petit sac à dos. Il me conseille de passer par les Canaries et en particulier par la Isla de la Palma. Il me quitte en me conseillant de bien m'étirer après mes journées de trekks : cocasse scène quand il joint le geste à la parole et qu'on se retrouve tous les 2 à terre au milieu de nulle part en drain d'improviser une session de gym tonic à la Vronique & Davina. Je poursuis seul ma remontée du Todra une bonne heure après cette nouvelle "belle rencontre" ravigorante avant qu'un minibus me monte jusqu'à Tamtatouchte. Je voyage sur le toit entre des moutons et un fier Berbère qui me raconte l'histoire de son peuple. Dénommés ainsi par les Romains (Cf. Barbares = ceux qui ne parlent pas la même langue), les Berbères se sentent très différents des Arabes qui les ont progressivement islamisés et arabisés. Ces peuplades originelles d'Afrique du nord (ils se sentent de la même race que les kabyles d'Algérie et les Maures de Mauritanie) ont réussi à conserver dans leurs montagnes leur langue (ou plutôt leurs langues : il y a 4 familles lexicales de berbère - ou amazigh - au Maroc, qui se déclinent elles-mêmes en de multiples dialectes selon les vallées), leur alphabet et leur musique, et ont obtenu récemment de l'Etat d'intégrer un peu de leur langue dans l'enseignement (il faut dire qu'ils représentent une forte majorité de la population). Nombreux sont ceux qui me conseillent de privilégier l'apprentissage de leur langue à l'arabe, car s'ils me la traduisent, "c'est comme quand on traduit une chanson, on en perd le goût". Mbark me dira plus tard : "Nous, les Berbères, on parle avec le coeur, on est droits ... les Arabes, ils cherchent toujours à profiter". Le Pen, Berbère ?! Je saute du camion à l'entrée de Tamtatouchte et je descends à l'hotel Baddou où une troupe d'Espagnols vient de débarquer en 4x4. Il est 15h30 : largement le temps de grimper sur la montagne pour le coucher du soleil. L'ascension, déchargé de mes sacs, se fait à un bon rythme, mais la fin est beaucoup plus longue que ce que j'avais prévu depuis la vallée, d'autant que la fin s'effectue dans la neige. Le résultat en vaut néanmoins la peine, les montagnes changeant de couleurs au fur et à mesure que le soleil tombe. Le retour est plus galère et la lune est déjà haute dans le ciel quand j'arrive au village après 2 heures de descente dans un cours d'eau à sec. J'avale 2 bols de soupe harira et une plâtrée de couscous au dîner (il est vrai qu'aujourd'hui, je n'ai avalé que 2 thès et quelques biscuits malgré 7 heures de marche) en observant la quinzaine d'Espagnols. Tout le contraire de mon Antonio d'aujourd'hui en termes d'ouverture au monde et aux autres. Depuis qu'ils sont arrivés, les hommes jouent au quinito (sobre) et les femmes au loto, en gueulant bien fort. Je les avais croisé en bas des Gorges : les hommes conduisaient à fond leur 4x4 et les femmes assises à côté prenaient des photos sans même s'arrêter. Après le dîner, ils vont chercher leurs bouteilles de rhum et se mettent à danser. Seule une femme m'adresse la parole et m'offre un verre (1ère goutte d'alcool depuis 3 semaines, que je ne finis pas : pas d'entorse à mon programme d'entraînement pour la seconde édition du Raid Aquitaine nature prévu fin mai 2009 !) en me racontant qu'ils viennent de Ceuta (enclave espagnole au nord Maroc) et font le tour du pays en 9 jours. Quand je lui dis que je compte aller en Afrique noire, elle me répond horriffiée : "Y no tienes miedo de la guerra ?!". Une occidentale vivant sur le continent africain et qui assimile Afrique noire à conflits ethniques incessants : navrant.

06/12 : Gros petit-déj' au soleil avant un nouveau trek de 5 heures : je me découvre une passion pour les longues marches solitaires. I'm a happy lonesome cowboy ... Je pars avec de l'eau, 1 paquet de biscuits et 4 mandarines affronter le Tougou n'Ammas par les sentiers de bergers. Rien de tel que ces chemins tracés par des milliers de passages de moutons. C'est lisse, ça monte régulièrement et ça permet d'observer les cabanes de fortune construites dans les falaises par les bergers. Peu d'animaux, si ce n'est un groupe d'une vingtaine de perdrix qui font un bruit incroyable en décollant et quelques écureuils. Les cerfs sont plus haut dans les montagnes et les loups ont disparu (certainement la faute aux irrigations de Meknès). Simplement des touffes de thym par milliers (à moins que ce soit du gingembre ou du sarrasin), de rares feuillus et des cours d'eau qui jouent à disparaître puis réapparaître sous forme de résurgences. Un spectacle de Far west très agréable pour la rando : peu d'obstacles, excellente visibilité, pas de neige et dénivelé très raisonnable (de 1800m à 2300m). Arrivé au sommet, je mesure la distance qui me sépare des Gorges du Dadès que je pensais un moment rejoindre par les montagnes. La piste de Tamtatouchte à Msmrir fait 45 kms avec un passage à 2800m mais la neige tombée en abondance il y a 15 jours l'a rendue impraticable. Les petits chemins de nomades permettraient de couper mais il me faudrait les services d'un guide et d'un mulet pour parvenir à mes fins, à condition de décoller à 6h30 du matin. Au retour, je croise 2 bergers mais la discussion tourne court : au bout de 30 secondes, j'ai épuisé mon vocabulaire arabe et ces incultes sont infoutus de converser en français, anglais, allemand ou espagnol ... On partage donc une mandarine, ils me font une démonstration de fronde et je rentre au village, profitant des derniers rayons pour déambuler entre les kasbahs abandonnées et les impeccables parcelles de luzerne que des femmes ramènent sur le dos dans d'énormes balluchons. Je m'arrête dans un autre hôtel demander s'il y a d'autres touristes dans l'espoir de partager les frais d'une traversée en mulet : pas de touriste mais 1 heure à me faire servir du thé. Je dîne à Baddou et passe la soirée à boire du thé au romarin (à moins que ce soit du céleri ou de la salsepareille) en revisitant ma géographie des pays et capitales du monde grâce à un Atlas puis en discutant avec Ali et Mbark qui ont pris l'outare et chantent en berbère. Après avoir enregistré une chanson qu'ils interprètent fièrement s'ensuit une discussion dont je commence à avoir l'habitude. Mbark insiste pour que je trouve rapidement une femme ("un mois, ça suffit à savoir ce qu'elle a dans la tête"), que je me marie (prévoir de 4 à 7 jours de festivités) et que je fasse des enfants (le 1er garçon s'appellera Mohammed, la 1ère fille Fatima, c'est toujours comme ça) pour qu'ils puissent m'aider aux travaux des champs puis subvenir à mes besoins quand je serai trop vieux pour y travailler moi-même. Et à défaut d'enfants, une femme, au moins, ça tient chaud la nuit. Ce soir, je dormirai au salon : c'est moins cher et il y fait plus chaud.


Gorges du Dadès - 7,8,9,10,11,12 décembre 2008

07/12 : J'avais prévu de redescendre à Tinerhir avec le patron mais il est déjà parti depuis belle lurette quand je me lève à 10h passées. En ces jours qui précèdent l'Aïd, c'est le grand chambardement ("les jaquettes s'agitent en ville", comme on m'explique) : il faut rentrer au village familial après être passé au hammam, chez le coiffeur et le tailleur. Je prends un gros petit-déj' en révisant mes pays du monde puis je bouquine torse nu au soleil, sans trop savoir comment va tourner la journée (j'aurais espéré qu'il fasse mauvais pour me donner un prétexte pour rester bouquiner la jolie bibliothèque de cette paisible auberge mais il fait désespérément très beau), en discutant avec les 3 jeunes qui tiennent l'auberge ... jusqu'à ce que le cuisinier Haziz, un mince et discret Berbère de 18 ans, me propose de rentrer avec lui dans les Gorges du Dadès dont il est originaire. Le voyage est épique : le chauffeur de taxi profite du trajet pour laisser le volant à un ami à lui qui apprend à conduire. Quand il reprend le volant, je suis à peine rassuré : heureusement qu'il y a des passages où le bitume a été emporté par des crues passées de l'oued pour l'obliger à lever le pied dans ces Gorges tortueuses. Il lâche souvent le volant pour applaudir au rythme de la musique et passe son temps à trafiquer l'autoradio qui déconne. A Tinerhir, on passe par l'hôtel L'Avenir, le temps pour Haziz d'acheter une belle casquette et pour moi de retrouver le gars de la réception qui m'avait laissé son ordi. En attendant le bus pour Boumalne-du-Dadès, je croise le gars qui m'avait accompagné à l'hôtel le jour de mon arrivée, le serveur du troquet populaire puis l'accompagnateur du bus d'Erfoud : ça fait 5 jours que je suis dans le coin et j'ai l'impression de connaître tout le monde. Arrivés à Boumalne, je crois assister à l'enregistrement d'un nouveau record mais l'absence de juge officiel du Guinness Book ne nous empêche pas de nous entasser à une bonne trentaine dans un minibus. Je suis assis sur 1/4 de fesse, je ne sens plus ma jambe gauche, ma colonne vertébrale forme 3 scolioses et ma tête est coiffée par le cheich de mon voisin. Pas pour longtemps : au bout de 10 minutes, on s'arrête environ 1/2 heure pour réparer le clignotant gauche tombé en panne. Personne ne bronche et en repartant (sans avoir réparé quoi que ce soit, soit dit en passant) ça rigole. On arrive chez Haziz. Ses 3 soeurs lui sautent au cou (ça fait 2 mois qu'il n'est pas rentré). Sa mère Fatima me tend la main gauche : la droite est remplie de henné qui sèche à l'abri d'un sac plastique. On nous fait asseoir dans le canapé face à la TV (qui diffuse un film indien), une couverture sur les genoux puis les soeurs nous servent le thé puis le dîner. Bien élevées, ces petites : elles nous remplissent les verres de thé, nous amènent les plats et nous pèlent même clémentines et bananes. Comme aucune ne connaît là où travaille Haziz, je sors mon appareil photo et toute la famille se regroupe pour voir comment c'est dans la vallée d'à côté. La maison est en dur, il n'y a pas l'eau courante mais l'électricité. Le sol est en ciment et les murs bleus sont presque vides, ce qui n'est pas plus mal, vu le goût prononcé des Marocains pour la déco kitsch (fleurs en plastique et images de chutes de cascade d'eau dans les pastels de rose et de bleu). On m'a préparé un bon lit dans la plus grande chambre et Haziz me dit qu'il me fera découvrir demain sa région et qu'après-demain, je resterai pour l'Aïd. Je me dis en me couchant : "Si ça, c'est pas du voyage ..."

08/12 : Petit-dèj' aux crêpes (msems en berbère) et pain faits maison au feu de bois. Zora se charge d'y étaler le miel, de les rouler et de nous les donner. Haziz m'amène ensuite sur les petits chemins qui longent les jardins irrigués par le Dadès pour une ballade de 10 kms jusqu'à Tamlalt, connue pour ses falaises en "doigts de singe" eu égard aux énormes roches limées par le gel et le vent et ressemblant à des énormes doigts boudinnés de chimpazées. Le temps de boire à la source, de longer des vieilles kazbahs abandonnées, d'observer grenouilles, cigognes et hérons et de zigzaguer entre figuiers, noyers et platanes. Ces Gorges sont plus larges, moins élevées et à la végétation assez différente par rapport à leurs voisines du Todra. On repasse à Boumalne : Haziz doit s'acheter un pantalon neuf pour l'Aïd et on va tous les 2 au coiffeur (3 euros la totale cheveux + barbe). En sortant, je me mange la porte bien comme il faut (les portes sont basses ici et je collectionne les bosses). En remontant à Aït-Ouffi (le bled d'Haziz), je fais connaissance avec Francis, un gars de Mulhouse tombé amoureux de la région qui y revient chaque année y passer 1 à 2 mois. Plus roots, tu meurs : il a peu de bagages, des sandales aux pieds (il avait investi son RMI dans des belles shoes mais se les ai faites emporter le 1er jour en traversant l'oued en crue) et va de campement nomade en maison Berbère. Son truc : faire des portraits photo des autochtones et leur filer l'année suivante. Il compte comme ça suivre la vie des gens d'ici et tirer leur portrait à différents moments de leur vie. Plutôt que de faire une thèse sur les paysans du lac de Paladrue en l'an 1000, si il y a un jour un sociologue qui travaille sur les évolutions morphologiques des Berbère au début du XXIème siècle, on ne sait jamais ...
Le poulet mariné aux olives, oignons et raisins au dîner est succulent. Ce soir (elles font un jour sur deux avec Asna, tandis que la petite dernière Nora apprend en les regardant), c'est Zora qui était aux fourneaux. C'est elle qui a transmis à Haziz ce talent qu'il met à profit à l'hôtel Baddou. Je m'améliore dans l'usage du pain comme fourchette et je bois désormais dans l'unique gobelet familial l'eau du puits : demain, c'est l'orgie de l'Aïd, alors autant me préparer ...

09/12 : Le grand jour. Celui pour lequel on met sa plus belle tenue, on traverse le pays pour retrouver la famille au bled, celui aussi pour lequel on économise longtemps pour se payer le mouton, au pire une brebis ou une chèvre pour les plus pauvres. La journée est chargée, alors elle commence dès 8 heures. Après le riz gras et la soupe de légumes du petit-dèj', le défilé commence : à chaque instant, une femme, un homme, des enfants rentrent et se déchaussent pour saluer longuement par des accolades et baises-mains (et front pour les plus anciens) chaque membre de la famille dans de longs salamaleks auxquels je me plie amusé ("Salam Aleikoum ! Labas ? Métanit ? Birher ? Allahmdoulilaih ! Borrok Aïd !". A chaque fois, la mère insiste pour offrir le thé et quelques pâtisseries mais les voisins (car il s'agit de tous les villageois) refusent poliement, ce qui donne lieu à 4-5 échanges supplémentaires de salamaleks. Vers 10h, on sort dans la rue où tout le monde se retrouve. Sauf Fatima qui tient la maison et Zora qui, à 22 ans, n'a plus l'âge et doit rester veiller sur le foyer avec sa mère. Même cérémonial : impossible de faire 10 mètres sans saluer tout le monde. On se dirige alors vers l'ancienne mosquée qui tient lieu de place du village pour y retrouver tous les enfants. C'est l'orgie : en l'absence de contrôle parental (les pères sont à la mosquée et les mères à la cuisine), ils s'achètent des sucreries : ça se prête les sucettes, ça se colle du caramel sur les vêtements, ça se lance des yaourts et ça récupère des bonbons tombés dans la poussière. Les emballages partent dans la nature (si le respect de l'environnement est une question d'éducation, j'ai bien peur que ce ne soit pas encore pour cette génération). Je m'interroge devant cette effusion de sucreries : Coca-Cola a inventé le Père Noël à ses couleurs ... et si l'Aïd n'était qu'une vaste campagne de promotion financée par le LDM (Lobby des Dentistes Musulmans) ?! C'est l'ambiance d'un carnaval en France ou d'un San Ignacio au Pays Basque espagnol. Haziz retrouve tous ses amis d'enfance et les éclats de rire le disputent aux bruyantes effusions d'amitié. Puis vient le temps de retrouver la cour familiale pour reproduire ce geste d'Abraham commun aux chrétiens et musulmans. Les cris des enfants ont laissé place aux bêlements desespérés des moutons qui rejoignent eux aussi leur dernière demeure au bout d'une corde ou sur les épaules de leur bourreau. Haziz revient de la petite cour au-dessus de la maison avec le plus vieux mouton, sous le regard terrifié de ses 6 congénères à 4 pattes qui semblent capter que comme ses prédécesseurs chaque année à la même époque, il a peu de chance de revenir brouter les feuilles du prunier. C'est l'heure pour les égorgeurs, équarisseurs et bouchers de silloner le village armés de leurs longs couteaux aiguisés pour l'occasion. Macabre procession. Le coup de lame fatidique est rapide et précis. Je l'observe à travers l'écran LCD de mon Olympus 1030 sw, c'est quand même moins gore et plus urbain. Le plus trash, ce sont les multiples convulsions de la bête dont la tête ne tient plus au corps que par la colonne vertébrale. Une fois définitivement calmée et pendue par les pattes au prunier, le dépeceur débarque. Visiblement soucieux de la montée de température qu'a du suivre chez le stressé équin sa dernière "prise de tête", il lui ôte sa petite laine à l'aide d'une technique aussi simple qu'efficace : un petit trou dans la peau pour souffler dedans jusqu'à ce que le mouton gonfle comme un ballon, sa peau se décollant du corps. Même procédé pour les intestins. On est peu de choses. La tête part griller sur le feu, les abbats sont nettoyés à grande eau et la laine sèche au soleil, sans transition pour servir d'oreiller. Lavoisier avait raison : "Dans le mouton, tout est bon". Je vous raconterais volontiers le menu du déjeuner mais j'ai tellement mangé ce jour-là que je ne m'en souviens plus. L'après-midi, le carnaval reprend et notre cortège met 2 bonnes heures à rejoindre le café du coin, saluant au passage les 283 voisins non rencontrés le matin ... et les voisines (les occasions sont rares) ! Les quelques flaques de sang ici ou là n'enraient en rien le bel ode à la convivialité qui se joue dans ce village qui s'apparente et se vit comme une grande famille. Devinez ce qui nous attend pour dîner ? En l'absence de frigo, il faut consommer la bête tant qu'elle est encore chaude. Je m'empiffre alors gaiement jusqu'à saturation de brochettes de l'anougoul (= mouton en berbère), star posthume mais incontestée de la journée qui ressemble à un 1er de l'an chez nous, le froid en moins. Puisque j'avais donné 20 DH à Asna et Nora ce matin pour s'acheter des bonbons, j'offre à Zora un paquet de gâteaux qui sont dégustés aussi sec. Je montre mes photos de la fête à la famille en leur promettant de les leur envoyer. Nora part à la cave en s'amusant beaucoup avec ma lampe frontale sur la tête. Elle est drôlement intelligente, cette petite, mais à 13 ans, c'est déjà fini pour l'école. Malgré la visite en juin dernier de l'inspecteur venu recommander à sa mère de l'envoyer au collège, sa place est désormais à la cuisine. Pas question de payer le bus tous les jours pour Boumalne. Je propose bien à Haziz de le faire (à 1,30 euros/jour, je ne suis pas non plus Mère Thérésa, et vous imaginez l'investissement si elle devient la 1ère femme Premier Ministre du Maroc ?!) mais il m'explique gentiement que c'est inutile. Trouver un travail ? Mais les filles ne travaillent pas, voyons ! C'est bon pour les Arabes de la ville, ça ! Les Berbères des montagnes, elles restent dans leur cuisine comme leurs mères et les soeurs avant elles en attendant qu'un mari les envoie dans une autre cuisine. Le goudron, l'antenne parabolique et le Coca-cola n'ont pas encore déstabilisé l'ordre social traditionnel. Après un thé et un lavage de mains grâce à une théière d'eau tiède versée au-dessus d'une bassine, tout le petit monde s'allonge en s'endormant tranquillement devant le feuilleton (indien). A en juger par leurs interpellations en berbère à mon égard, j'ai l'impression de faire partie des meubles !

10/12 : Ahmed, le patron de l'hôtel Baddou, a appelé Haziz ce matin pour qu'il reprenne du service : sa femme est sur le point d'accoucher et il y a des clients. Dur pour Haziz qui n'aura passé que deux jours en famille dans son village où il ne reviendra pas avant 5 mois. Dur aussi pour sa mère et ses soeurs : avec un père chauffeur de taxi largement absent et un autre frère qui passe son temps enfermé dans sa chanmbre à fumer des joints la musique à fond, c'est Haziz l'homme de la famille. A 18 ans, il semble l'avoir bien compris, lui qui ne fume pas en famille pour donner l'exemple et qui donne un peu d'argent à sa mère pour qu'elle achète des vêtements à ses soeurs. Le mektoub (1) m'a envoyé dans une famille ordinaire. 6 enfants (4 filles : l'aînée vit à Agadir avec son mari et ne revient qu'une fois l'an et les 3 autres attendent de faire pareil, et 2 garçons qui seuls ont eu le droit d'aller au collège et de chercher un travail), pas trop riche (peu de linge, chambres presque vides) ni trop pauvre (TV, 7 moutons, quelques poules et un lopin de terre pour les légumes et épices). Je me demande quand même ce que la mère et ses 3 filles peuvent bien se raconter à longueur de journées, qu'elles passent ensemble, jusqau'à dormir sous les mêmes couvertures.
Devinez ce qui m'attend au petit-déjeuner ?! Haziz part bosser en me disant que sa maison est ma maison et que je peux rester dans "ma" chambre autant de temps que je veux, ses soeurs s'occuperont de moi. J'insiste quand même pour refuser qu'elles me lavent mes chaussettes (un fond débile de fierté occidentale) mais je n'ai pas d'autre choix que d'accepter le pique-nique (devinez à quoi ?) et un cheich, qui me sera bien utile à la fois pour passer inaperçu et pour couvrir oreilles et cou. Je laisse à Haziz un polo et un flacon de parfum, maigre offrande au regard de leur hospitalité infinie. Je laisse dans "ma" chambre mon gros sac et ne prend que l'essentiel dans le petit sac à dos avant de partir moi aussi, mais pour remonter les Gorges du Dadès en VTT, histoire de ne pas rester sur l'échec de la précédente expérience, de compléter mon entraînement pour le Raid Aquitaine nature et de voir à quoi ressemblent les sommets de ce côté-ci de l'Atlas. Nora m'accompagne 2 kms jusqu'à l'hôtel où bosse son autre grand frère qui loue des vélos. Je profite du trajet pour me faire enseigner les chiffres jusqu'à 10 en arabe. Elle repart toute contente avec une tablette de chocolat et moi tout content avec un beau VTT. Direction Msmrir : 30 kms avec un col à 2000 mètres. J'en chie comme il faut mais quel plaisir d'évoluer en vélo dans ce décor de montagnes désertiques. Je débarque en fin d'prèm' à Msemrir dans un hotel superbement pourri : le faux-plafond s'écroule, le lavabo fuit, les WC sont crades, la douche tordue ne fonctionne plus et je dois faire le tour des chambres pour trouver un drap et des couvertures. Inutile de dire que je suis le seul client : ça tombe bien, il n'y a plus qu'une chambre qui ferme à clés ! De toute manière, je ne me souviens plus à quand remonte ma dernière douche et j'ai pris l'habitude de faire mes besoins dans la rivière, alors le confort matériel, j'ai oublié ce que c'est. J'établis mon QG dans le café d'à côté où, miracle, je trouve une connexion internet. Le barman me laisse son troquet le temps d'aller dîner chez lui et l'hôtelier me dit de le faire prévenir quand je voudrai rentrer dormir : pas compliqués, les gens d'ici ! Je rentre vers 23h, frigorifié, et je suis finalement bien content de dîner (au lit) les brochettes de devinez quoi.

11/12 : Je réveille presque le barman quand je frappe à la porte de mon QG pour le thé matinal avant d'affronter un long périple où le "tout-terrain" de VTT va prendre tout son sens. Objectif du jour : poursuivre la route jusqu'à ce qu'elle devienne impraticable. 50 kms de piste à travers un chapelet de petits villages où les enfants m'interpellent pour demander un tylo, un bonbon ou un dirham ou simplement pour me serrer la main. Peu de dénivelé (je suis sur un plateau) mais quelques difficultés techniques liées à l'état de la piste (boue, neige, glace). Au bout de 20 km, j'arrive à Tilmi, dernier bourg avant la très haute montagne. Faute de place (c'est jour de marché), je m'assois à la table de 2 vieux. Je n'ai pas le temps de commander que j'ai déjà un verre de thé. Heureusement que je viens d'acheter des dattes, ça me donne quelque chose à offrir en échange. Au moment où je veux payer ma tournée, l'un d'eux refuse : "Viens, c'est l'heure de manger". Après tout, c'est bien vrai et ma maman m'a appris qu'il ne faut pas dire "non" sauf si on me propose des bonbons. C'est à partager son repas chez lui qu'il m'invite. En entrée, du pain qu'on trempe dans du beurre fondu chaud (pourquoi pas ?), puis des brochettes de devinez quoi. C'est un militaire à la retraite qui a fait les conflits du Sahara occidental puis (carte de Bosnie et photos à l'appui) l'ex-Yougoslavie aux côtés des forces françaises sous mandat de l'ONU. Le plus dur, c'est de refuser les invitations à passer l'aprèm' à faire le tour des cousins et voisins pour manger le devinez quoi (c'est l'occupation traditionnelle des 4 jours qui suivent l'Aïd) puis dîner le couscous et rester dormir. Je vide mon sac de la mandarine et du Mars qu'il me reste mais il me le remplit aussi sec de cacahuètes, de biscuits et d'une bouteille de Coca. Je poursuis la piste comme promis à moi-même jusqu'à ce que mon VTT et moi soient couverts de boue et de neige fondue. Retour sur Msemrir, juste le temps de troquer VTT contre bonnet avant de monter à pied sur les collines pour le coucher du soleil. Le sport, c'est comme les voyages : plus on en fait, plus on a envie d'en faire. Après avoir traversé les champs en bord de rivière et franchi celle-ci grâce à une grosse branche jetée en travers, je cours après mon ombre grandissante et c'est en nage que j'atteinds le sommet avec d'un côté le soleil qui se couche, de l'autre une énorme pleine lune qui se lève. Je croise un lièvre en redescendant. Grand moment : j'enfile une paire de chaussettes toutes neuves, souples et inodores achetées au marché de Tilmi. Le barman et l'hôtelier me laissent comme la veille leur établissement et il doit faire à peine 5°C dans le lit où je m'endors en pull, tellement recroquevillé que j'en ai des courbatures au réveil.

12/12 : Réveil matinal (8h30). Je me laisse offrir le thé par l'hotelier et enfourche mon VTT habillé comme un oignon (collant Omar + jean's, 2 T-shirts + sweat + pull + imper, gants + bonnet + cheich). Emporté par ma fougue sportive du moment, je fais un détour pour le barrage d'Oussiki, détour de 18 km qui finit en roulant sur le mince parapet d'une conduite d'irrigation avant de parcourir les derniers mètres à pied. Le barrage est décevant mais j'en profite pour faire sécher mes vêtements et improviser un petit-dèj' en maillot. Je rencontre en chemin 2 Français qui vivent à Dakhla (dernière ville marocaine avant la Mauritanie) où ils m'invitent début janvier et qui me recommandent pour le soir l'auberge Chez Talout à Skoura. Je rends un VTT immaculé de boue puis me fais interpeller 2 fois par mon prénom sur la route de ma "famille d'accueil" où m'attend un couscous et des brochettes de devinez quoi. Comme je m'y attends désormais, je dois user de maintes formules de politesse avant de les quitter pour refuser de me faire laver mes vêtements, de rester dormir, d'emporter unn pique-nique ... et de ramener Zora en France pour qu'elle me fasse la cuisine (là, j'avoue que j'ai marqué un temps d'hésitation, des fois qu'il me vienne des remords quand je n'arrive pas à me faire inviter à dîner et que je me retrouve seul devant Soir 3 et une assiette de pâtes). Il fait nuit quand je débarque à Skoura, sans éclairage ni taxi et avec comme seule indication "sur la droite en sortant du village". Je marche 20 minutes avant qu'un gars me propose le porte-baggages de sa mobylette. Heureusement car en fait, c'st à 5 kms et pommé au milieu de la palmeraie. Trajet épique : sa vieille mob refuse les montées, éclaire comme un stroboscope et zig-zague entre les dattiers sur une étroite piste cabossée. Bien content d'arriver chez Talout, une auberge magnifique où je recroise pour la première fois depuis Tanger une douche, un miroir et des WC non turques.
(1) Mektoub désigne le destin en arabe. Il traduit le fatalisme présent de la culture arabe. NDLR : J'aurais pu mettre cette précision dans une parenthèse mais une note de bas de page, je trouve que c'est la classe ...

jeudi 4 décembre 2008

Méharées


Merzouga - 29-30 novembre 2008
Drôle de sensation que d'émerger dans une auberge en pisé (ou banco = mélange de terre séchée et de paille) au bord du Sahara. J'enfile une omelette et un thé avant de partir à pied admirer le coucher de soleil en haut d'une dune avec Rachid, un Berbère très sympa qui galère à trouver un job malgré un diplôme de technicien en commerce international. Enfin les dunes ! Elles m'ont tant de fois tendu les bras, au Sénégal près de la frontière Mauritanienne, au Burkina près des frontières Malienne et Nigérienne, en Egypte autour de Gizeh ou Saqarah, au Botswana pas loin de la frontière Namibienne. Elles m'ont également servi maintes fois à symboliser ce voyage alors que je lisais "Méharées" de Théodore Monod au printemps. C'est presque gêné que je viole leurs superbes courbes de mes pas. Le sourire bête aux lèvres en regardant les dunes changer de couleur au fur et à mesure que le soleil rougeoie puis disparaît, je me dis que c'est ce genre de moment qui compense à lui seul les temps morts et les petits enquiquinements de transport.
Etant le seul client, je dîne avec les 4 jeunes qui tiennent l'auberge qui, à peine le plat unique avalé (comme d'hab avec les doigts et le pain comme fourchette), se saisissent des djembés et des castagnettes métalliques gnaouas pour jouer de cette musique traditionnelle importée par les descendants des esclaves Noirs en Afrique du nord. Ils portent des T-shirts Nike sous leurs djellabas, affichent des posters du FC Barcelone sur leurs murs en terre, rechargent leurs téléphones portables grâce à un panneau solaire, mais continuent à transmettre fièrement cette musique multiséculaire. J'enregistre 2 morceaux, qu'ils demandent à réécouter, ce qu'ils font religieusement ...
Quand je me réveille le lendemain, 4 touristes reviennent de 2 nuits dans le désert en méharées, c'est-à-dire à dos de chameaux. Il y a parmi eux un couple de Belges, Benoît rencontré à Fès et Laurent, qui possède un marais salant sur l'île de Ré où il bosse 8 mois sur 12. Je réalise que les voyageurs croisés jusqu'ici sont rarement des salariés : étudiants, saisonniers, chômeurs, travailleurs à leur compte ... le vrai voyage est le luxe de celui qui n'a pas besoin de rentabiliser ses 5 semaines de congés payés en ne pouvant pas se permettre de gâcher 1 journée de vacances.
Première séance de lessive. L'horreur. J'y passe 2 heures, je m'y reprends à 3 fois et j'ai l'impression de m'y être pris comme un manche. Mais je suis quand même tout fier d'inaugurer mon fil à linge qui fait à peine 2 cm3 et mes 4 pinces à linge.
Emballé par mon baptême du désert de la veille, je décide d'y passer la nuit, accompagné de Khalid le chamelier et de Mimi le dromadaire (c'est un prénom féminin mais il faut savoir que seuls les mâles portent des passagers, sous peine de rendre stériles les chamelles). Khalid est né dans le désert et y est resté jusqu'à 9 ans avec sa famille nomade. Il me raconte pas mal de choses sur les animaux du désert, les étoiles, le mode de vie des nomades et sa vie au quotidien. Pas très gai : il se fait moins de 5 euros par nuit et par personne dans le désert, ce qui l'oblige à aider son père qui s'est reconverti dans la taille de fossiles pour en faire des bijoux vendus aux touristes. Insuffisant pour acheter un mouton pour l'Aïd-El-Kébir (il serait si fier, pour une fois, d'être celui qui ramène le mouton pour le déguster en famille), envisager un jour d'acheter un dromadaire pour se mettre à son compte, et se trouver un logement, condition sine qua non pour pouvoir y loger une future femme. Mais "Un homme qui ne travaille pas n'est pas un homme", me dit-il en me servant le thé chauffé à la braise du feu qui crépite au milieu des 2 tentes où on élit domicile pour la nuit, entouré de dunes. Le désert n'est pas si vide que ça : un chat sauvage sorti de nulle part vient nous rendre visite, pas mal d'oiseaux différents (les déserts sont très prisés par les amateurs d'avifaune), un scarabée minuscule patine sur les replis de ces immenses dunes, et je me couche en espérant que serpents ou scorpions ne décident pas de compléter le zoo du désert cette nuit. Mimi rumine (au sens propre : elle digère les aliments qui passent de son premier à son second estomac) avec la jambe avant droite ficelée pour ne pas qu'elle s'échappe sous les étoiles filantes.
Réveil à 6h du mat'. Khalid a prévu de venir me tirer de ma natte à 6h30 mais j'ai envie d'en profiter à fond alors je me lève tout excité à 6 heures pour admirer comme il se doit le lever du soleil dans le désert. Je garde un souvenir tellement magique du lever de soleil en haut du Mont Sinaï que j'ai envie de ne pas en perdre une miette. Une petite demi-heure de marche dans l'aube naissante avant de m'installer à califourchon sur la plus haute dune des parages. J'y suis resté 1 bonne heure mais j'aurais pu y rester 3 fois plus longtemps sans m'ennuyer 1 seule seconde. Franchement, j'ai eu la chance de voir pas mal de belles choses jusqu'ici, mais un tel spectacle, c'est tout simplement majestueux et émouvant.
Je redescends en courant dans les dunes (certains le font en snowboard des sables) pour rejoindre le camp où Khalid fait chauffer le thé avec les braises de la veille, avant de repartir sur le dos de Mimi. Une ballade en dromadaire, ça doit être le meilleur tranquilisant au monde. C'est d'ailleurs après un trajet à dos de dromadaire que j'ai fait ma plus longue (75 minutes) et plus belle plongée, en Mer Rouge à Ras Abu Gallum, une dérivante somptueuse où vous ne faites pas un mouvement, vous laissant porter par le courant en regardant les poissons et coraux défiler devant vous comme si vous étiez au cinéma. La démarche nonchalante et régulière du dromadaire plonge son cavalier dans un demi-sommeil où les pensées vont et viennent à leur guise, mais Théodore Monod n'ayant pas réussi à s'endormir une seule fois à dos de dromadaire, ce n'est pas moi qui vais y arriver !

lundi 1 décembre 2008

Un singe en hiver


Meknès (25 novembre 2008) puis Azrou (du 26 au 28 novembre 2008).

Enfin une douche chaude ! Ce n'est pas légion ici, et c'est parfois payant dans les hotels. Mais celle-ci fait d'autant plus de bien que c'est sous la pluie que je suis arrivé à Meknès en provenance de Fès, par le train (qui n'a rien à envier au Corail de la SNCF). Pas de révélation dans cette ville, mais une étape de transition avant d'attaquer les étapes de montagne. Le temps de s'émerveiller une fois de plus du sens de l'accueil marocain : 2 jeunes font un détour de 20 minutes pour m'accompagner à la gare routière, et un bassiste de groupe de métal m'aide à sortir de la Médina pour rejoindre mon hôtel après un frugal dîner de cacahuètes dans un cyber (5 DH). Le temps d'emprunter à l'hotel Maroc le très bon Guide de voyage édité par Michelin et d'y noter de bonnes adresses pour la suite en prenant mon petit-dèj' avec 2 Hollandais dans une excellente patisserie. Le temps de visiter le mausolée de Moulay Idriss, rare site religieux ouvert aux ignorants (non musulmans), d'admirer la gigantesque porte Bab Mansour et de longer les impressionants remparts de l'ancienne cité impériale. Tant pis pour les vestiges Romains de Volubilis mais la flemme de prendre un bus puis un grand taxi pour divaguer sous la pluie sur des mosaïques bimillénaires. Sentiment étrange que je n'ai pas grand-chose à attendre de ma présence dans cette ville. Alors faisons comme d'hab' désormais : bougeons au feeling ! Ce sera Azrou, un bled qui inaugure le Moyen Atlas et où le Benoît rencontré à Fès m'a donné rendez-vous. J'y arrive sous la neige ... Le taxi se pomme ... Et arrivé au gîte Takchmirte, pas de Benoît. Cool : je sens que c'est parti pour de nouvelles aventures ...
J'ai vraiment l'impression d'avoir débarqué dans un gîte de montagne. Une perdrix, une tête de sanglier et un renard empaillés ornent le salon central rempli de confortables canapés et d'un poêle central, seule source de chaleur du gîte. Le patron est absent, c'est donc Naïma qui me donne une chambre (elle n'en connaît pas le prix) et me sert le thé (à la sauge cette fois, à moins que ce soit du curcuma ou de la coriandre) tandis que le seul client, un Cévenol dénommé Yoann m'offre la fin de son délicieux tajine. Naïma a 25 ans. Elle est originaire de Mrirt, un patelin à 1 heure de là. Elle feuillette timidement mon Lonely Planet "Afrique de l'ouest" : 20 minutes sur le sommaire, autant sur la carte. C'est une Berbère qui tente de parler quelques mots de Français qu'elle a appris à l'école où elle est allé jusqu'à l'âge de 9 ans. Cela fait 2 mois qu'elle travaille ici et n'en est pas sorti, ni dans les forêts de cèdres juste au-dessus ni au bled d'Azrou juste en-dessous. Son univers se cantone à l'entretien du gîte et à nous bichonner, Yoann et moi. Elle attend notre réveil pour nous faire chauffer des mélouis (crêpes marocaine épaisses) au petit-dèj', et nous prépare de délicieux tajines le soir, dont elle nous laisse le choix de la viande. Il faut dire qu'elle s'ennuie et a même peur de rester seule la journée au gîte. J'essaie d'établir la communication en lui demandant de m'apprendre l'arabe. Elle en profite pour nous poser des questions : "Vous mangez quoi en France ? Des Danone (=yaourts) ? Des chewing-gums ? Des Vaches qui rit ? Et comment vous faites sans tajines ? Vous mangez les sangliers ?! Mais c'est hallam (= pêché en arabe, l'islam l'assimilant au porc) !" "Et pourquoi vous voyagez ? Pour voir la vie ?" Ben ... euh ...
En guise de Benoît, c'est donc sur Yoann que je tombe, Cévenol de 19 ans qui vient d'avoir le bac par miracle et qui se prend une année de saisonnier et de vacancier pour fêter ça. Ses parents, après avoir fait dans la châtaigne en Lozère, ont repris il y a 4 ans une petite exploitation de pommiers (bios, of course). Il est sportif, il connaît le Maroc pour y être venu des années en vacances familiales et aime la nature : c'est ce qu'il me fallait pour me traîner dans les treks de moyenne montagne qu'offrent les environs. Le premier a consisté en une partie de cache-cache avec les averses de pluie-grêle-neige. Mais pas de regrets : belles forêts de chênes, de majestueux cèdres de l'Atlas et de quelques genèvriers. Beau troupeau de moutons, insouciants malgré l'approche de l'Aïd-el-Kébir. Et une rencontre improbable : un singe en hiver. J'étais à des années lumières de penser qu'il neigeait au Maroc, j'ignorais l'existence d'Azrou jusqu'à la veille, alors nous prendre pour Jean Gabin et Jean-Paul Belmondo en croisant un singe sous la neige, pourquoi pas ?! Onirique autant qu'improbable.
Le lendemain, temps exécrable. Les chaussures ne sont pas sèches. Faute d'équipement imperméable et de douche chaude au retour, pas de ballade. Direction le village d'Azrou en coupant par les champs de schiste et de chardons comme dans les causses du pays de mon acolyte, pour mon baptême de hammam (8DH l'entrée, 1 DH de savon noir et 20 DH de gommage). Un vrai lieu de sociabilité où les Marocains se rendent 2-3 fois par semaine, seuls ou en famille, de 7 à 77 ans, en maillot de bains, et où on fait la toilette complète (le corps, les cheveux, les dents, la barbe ...). Le bonheur. Enfin, en sortant, parce qu'à l'intérieur ... Déjà, il faut comprendre qu'il y a 3 salles, en fonction de la température. Ensuite, il faut trouver la bonne alternance entre eau brûlante et eau glacée. Enfin et surtout, il faut endurer le gommage : ça étire (j'ai bien dû prendre 2 cms dans chaque bras), ça savonne, ça frotte énergiquement au gant de crin, ça zigouille chaque microparticule de saleté, de l'intérieur des oreilles jusqu'à la voute plantaire. Ma peau dégueule la crasse ayant résisté sans difficulté aux douches froides des jours derniers. Les pores suffoquent. La précision et la rapidité des gestes de mon "masseur" ne parviennent pas à dissiper mon appréhension de resortir de là en 1000 morceaux. L'impression d'être un twingo qui passe dans les rouleaux d'un Eléphant bleu. Ou dans une machine à laver réglée sur "très sale et très chaud". Essorage à grands seaux d'eau chaude dans la gueule. Je titube en rejoignant hagard les vestiaires, d'où je ressors léger comme une plume.
Je reprends connaissance autour d'un thé avec Hachem, un collègue fonctionnaire communal rencontré au hammam, qui me raconte la timide régionalisation marocaine et la privatisation des services publics d'eau, d'ordures ménagères et d'électricité. Même pas peur de marcher 1/2h sous 0°C et dans la nuit pour rentrer au gîte après une telle séance de remise en forme.
Haziz (le patron), sa femme, Yoann et Naïma m'attendent pour attaquer "en famille" le tajine au poulet. S'ensuit un pur moment de tranquilité : Haziz a éteint la lumière, a mis à fond un CD de la mythique chanteuse égyptienne Oum Kalsoum et joue du tambourin par-dessus tandis que nous rêvassons notre digestion en silence, affalés près du poêle dans les canapés. Idéal pour replonger dans Léon l'Africain qui débarque précisément au Caire. Dur après ça de s'extraire du salon pour regagner mes appartements froids et humidifiés par deux fuites au plafond (le toit en terre séchée, c'est pas terrible pour retenir la neige). Je m'enfonce dans mon sac à viande avec Omar, mon désormais fidèle compagnon rencontré à Chefchaouen et que je ne quitte plus depuis que la vague polaire s'est abbatue sur le Maroc. Rassurez-vous : Omar ("votre confort d'abord") est un pyjama style Damart.
28 novembre : Yoann étant parti à Fès, je pars seul faire une rando dans la neige, en me disant qu'en France, il me faut un courage incroyable pour aller faire un pauvre footing ... Je croise une bergère d'une douzaine d'années, des vieux ramenant du bois à dos de mulet et surtout des animaux. A commencer par une famille de 10 sangliers que j'observe longuement chercher des glands à une trentaine de mètres de moi, le bruit des blocs de neige tombant des arbres et le vent soufflant de leur direction vers la mienne cachant ma présence. Puis des singes à l'entrée du Parc naturel d'Ifrane. Après un passage devant le majestueux Cèdre Gouraud, je traverse une majestueuse plaine enneigée avant qu'un vieux Berbère ayant passé 30 ans en Ecosse m'invite à me réchauffer chez lui, puis je redescends au gîte en courant autant pour ne pas avoir froid que pour arriver avant la nuit. Après cette chouette ballade dans la neige, j'ai envie de soleil ... et de pouvoir faire une lessive dans un endroit où mon linge peut sécher. Je prends congé d'Azrou dans un bus où je passe 8 heures avec un courant d'air froid dans les jambes ... pour débarquer hagard à Rissani à 6h du mat' par 1°C ! Rissani est une ancienne ville impériale appellée Sagelmesse que Léon l'Africain traversa lors de son ambassade à Tombouctou (située à 52 jours de chameau), à l'époque où cette ville contrôlée par les Berbères servait de plaque tournante aux échanges entre le nord (cad le sultanat de Fès et l'Europe où l'on acheminait or, ivoire et esclaves Noirs) et le Sud (les royaumes de Tombouctou et Gao de l'ancien Soudan où l'on importait tissus et métaux). Prévenue de mon arrivée par Benoît, l'auberge Soleil bleu a envoyé quelq'un me chercher et c'est en assistant au lever du jour entre les palmiers que j'achève cette journée tout en débutant la suivante. Je puis dans mes ressources pour grimper sur la terrsasse et observer les dunes de l'Erg Chebbi avant de dormir jusqu'à 14h30 d'un sommeil à peine troublé par le bruit d'une tempête de sable.

lundi 24 novembre 2008

Fès (histoire de)


C'est la première fois du voyage que je remets le pied dans un endroit où j'ai déjà posé les yeux (j'ai fait du karaté étant ado). Mais à Fès plus que n'importe où ailleurs, bien prétentieux serait le visiteur occasionnel qui affirmerait être capable de se retrouver dans la gigantesque Médina, où pas une ruelle n'est rectiligne plus de 20 mètres, où les porches de maison se confondent avec les soutènements entre 2 bâtiments dont les toits sont 3 fois plus proches que les bases, où le roulis et le tangage sont simultanés, où l'on se contorsionne pour se faufiler entre les ânes ("Balak ! Balak !" préviennent les muletiers), les vendeurs ambulants et les carcasses de viande, où le ciel s'entre-aperçoit tel l'inutile et lointain couvercle d'une ville-fourmilière créée il y a 1200 ans par Moulay Idriss, un gars qui devait être aussi torturé et génial que l'architecte de la Place Rouge ou l'inventeur du Rubbik's Cube. C'est donc par le plus pur hasard que je reconnais la petite place des dinandiers ou le café à la table duquel Xavi et moi aimions reprendre notre souffle et faire retomber la fièvre en novembre 2006, lors d'un ouikène express qui avait la douceur d'une escapade mais pas la saveur de l'aventure. Fès est une ville impériale du Maroc : c'est la capitale morale qui est fière d'abriter la plus vieille université, la plus réputée bibliothèque, les plus expérimentés artisans ou les plus belles femmes du Maroc. On y déniche des fontaines publiques, on y esquive des fils de laine tendus sur toute une rue, on y balaie un coin de décharge pour y installer un stand de revente de vieilles télécommandes, on y devine un somptueux mausolée Moulay Idriss, malheureusement interdit aux non-musulmans. Je m'introduis furtivement dans une tannerie à l'odeur âpre des peaux de moutons, chèvres, vaches ou dromadaires dont on ôte la laine avant de les passer dans de multiples bains à ciel ouvert et de les étendre sur les toits, où j'accède en feignant l'habitué pour contempler les cellules d'abeilles que constituent les bains ou les abeilles elles-mêmes, répétant depuis des siècles les mêmes gestes dans des conditions très difficiles et victimes des éclaboussures de chaux et autres produits toxiques utilisés. Les peaux de bête sont ensuite colorées (jaune du safran, bleu de l'indigo, vert de l'amande, rouge du coquelicot, marron du bois de cèdres. Avant de retrouver le tourbillon enivrant de la fourmilière.
Le second soir, après avoir dîné un bol d'escargots dans la rue avec un historien Sud-Africain, Cyril et Fanny, non sans avoir au préalable envoyer Benoît dans les montagnes et Bidule à Meknès (expliquer que le progrès ne justifie pas d'arracher les oliviers des petits agriculteurs au profit de l'irrigation des grandes parcelles) tentent de me faire croire qu'ils ont loupé le car (6 heures de retard : faut pas me prendre pour un jambon) pour Chefchaouen où Benoît et moi les avions invité à achever leur voyage. Tout ça pour prendre une cuite digne d' "un singe en hiver" au thé vert, faute de calvados, jusqu'à qu'à 4h30. Tout ça pour explorer le champ de nos possibles, ou nos possibles champs. Tout ça pour que je ne retienne de Fès que nos histoires.
Histoire de réécouter Bernard Lavilliers (mais peut-on aimer les chansons d'un personnage pour lequel on a de l'aversion ?), Mano Solo, Le temps des cerises, Jim Murple Mémorial, Brassens (Les imbéciles heureux qui sont nés quelque part) ou les VRP. Histoire de faire des soirées populaires ou des jeux de société en famille, sans oublier d'envoyer les invitations par carte postale aux grands-parents. Histoire, bien sûr, de lire (par exemple Amadou Camara en Guinée ou Amadou Hampaté Ba au Mali) et d'aller au cinéma. Histoire de faire attention à ce qu'on met sur la toile. Histoire d'être consomm'acteur. Histoire de vivre de ses contradictions, sereins de nos certitudes et riches de nos incertitudes. Histoire d'aller vérifier sur place ce qu'il y a dans le coeur des Sud-Américains. Histoire de savoir qui sont ses amis. Histoire de ne pas être serveur toute sa vie. Histoire d'offrir des fleurs ou de faire des surprises. Histoire de creuser la géopolitique de l'agronomie. Histoire de réinvestir le collectif. Histoire de confirmer que l'Ossau-Iraty des saloirs Pyrénéens est le meilleur fromage.
Histoire de s'avouer qu'on est en train de faire une belle rencontre.

dimanche 23 novembre 2008

Shérazade au pays des Schtroumpfs


Chefchaouen (19-22 novembre 2008).
Cette ville est incroyable. C'est pas une ville mais une succession de maisons de poupées (Voir http://www.pbase.com/jlm/chefchaouen ou http://www.pam-et-la-photo.net/album-1196347.html). Bleues jusqu'au premier étage (pour éloigner les insectes), blanches au-dessus (de la chaux vive refroidie, pour lutter contre le soleil). La Médina a été construite à la fin du XVème et s'est peuplée des vagues successives d'Andalous musulmans et juifs fuyant la reconquista castillane (Lire l'excellent "Léon l'Africain" d'Amin MAALOUF). Ici, chaque regard sur ce labyrinthe pentu en camaïeu de bleus donne envie de sortir l'appareil photo. La quantité de visiteurs ne semble pas avoir altéré l'authenticité de cette Médina perché à 600 mètres d'altitude en plein Rif Marocain. Beaucoup de ces touristes semblent, eux aussi, bien perchés. Des rstas ou des paumés qui planent du matin au soir dans la région productrice de l'essentiel du kif consommé en Europe. Le gouvernement Marocain affirme tenir ses engagements de diviser par 2 en 5 ans les surfaces cultivées mais l'Union Européenne peine à financer des cultures de reconversion pour ces agriculteurs qui produisent cette plante consommée ici à tout âge, en joint comme à la pipe. Y serait-elle pour qqchose dans la nonchalance qui enveloppe ce petit village ?
Les petits-déj' se prennent au soleil de la place de la Kasaba. L'après-midi, les montagnes environnantes offrent de belles promenades (le 20 novembre à l'ancienne mosquée avec Pimprenelle et Nicolas - sans sa VTT - le 21 jusqu'au village de Kaala où je bois un thé à 2,5 DH). Je fais d'un mini-resto ma cantine (omelette au fromage, couscous, salade marocaine). Y'a pas à dire : certes, les déambulations entre les mini-boutiques sont euphorisantes et les promenades en montage dépaysantes, mais le meilleur moment de la journée, c'est quand même toujours quand on s'assoit autour d'une table (Français, moi ?). Le plus souvent devant un thé vert à la menthe (je dois en être à 5/jour environ). Ces thés, servis en théière ou au verre, s'aspirent plus qu'ils ne se boient. Les Marocains (et non les Marocaines : c'est un plaisir exclusivement masculin) sont friands de leurs terrasses. Parfois seuls. Mais les plus beaux sont les brochettes de petits vieux, qui se démerdent toujours pour squatter les meilleures tables des cafés, et jouent la nuit tombée au jeu de l'oei, aux dames ou aux dominos à renforts de grands gestes bruyants. En djellabas et babouches, le visage ridé, légèrement voûtés sur leur belle canne, leur démarche lente mais leur allure sereine, ils ont trop la classe ... Il est habituel de discuter avec son voisin au café, et personne n'hésite à s'assoir à ma table. Ce matin, je me suis retrouvé à discuter avec deux Driss, émigrés en Italie, dont l'un ponctuait chacune de mes phrases par un consensuel "Et pourquoi pas, eh ?". Ce midi, c'est Jaouad, un ancien musicien aujourd'hui handicapé qui, après lui avoir répondu que je n'étais pas marié, m'a demandé en s'exclamant un désarmant : "Et qu'est-ce que t'attends ???"
Alors que je me trouve dans un cybercafé, Chefchaouen se trouve plongée en fin d'après-midi dans le noir d'une panne d'électricité. Phénomène habituel, à en croire la promptitude de chaque commerçant à dégainer ses bougies et son briquet. Cocasse situation dans un salon de coiffure où c'est un petit garçon qui est réquisitionné par le coiffeur pour tenir la bougie à qq centimètres du crâne du client pour qu'il puisse achever son ouvrage.
C'est la période des olives en ce moment : j'en ai profité pour en décrocher une de son arbre à Kalaa. Un goût immonde et la moitié de la bouche paralysée : les "zeitoun", ce sera au resto !
Je quitte Chefchaouen presque à regrets, tellement la vie y est paisible. Je ne demanderai désormais plus en me levant : "Et qu'est-ce que je vais bien pouvoir faire de constructif aujourd'hui ?", l'oisiveté étant ici la meilleure occupation. Pour en profiter au maximum, je réserve 1 place dans le dernier bus. C'est pour Fès et non pour Meknès que part le denier bus du soir ? Et bien allons donc à Fès : ça tombe bien, j'en suis au passage de l'émigration à Fès de "Léon l'Africain". Un dernier thé en regardant le soleil se coucher avec Jamel, un passage chez Mohammed mon autre barbu salafiste (il est retourné à Tétouan étudier le Coran mais son frère me promet de l'appeler pour lui dire que je suis passé) et en avant pour Fès. Cette fois, c'est sur un prof de maths à la retraite que je tombe. Un Fessi qui a cotoyé beaucoup de Français à l'époque où la majorité des enseignants en lycées était des coopérants Français venus effectuer leur service civil au Maroc. Il me raconte la décentralisation marocaine et l'ouverture aux capitaux étrangers (Espagnols ou Français) des anciennes sociétés nationales. Au milieu de ce voyage de 4 heures, on s'arrête dans un bled ("un patelin" comme dit mon prof de maths) dîner des boulettes de viande en regardant le match du championnat espagnol Madrid-Huelva. A l'arrivée à la gare routière, je saute dans un "petit taxi" bleu (nom officiel des taxis effectuant des courses exclusivement urbaines, et dont la couleur varie selon les villes) en direction de la porte de la vieille ville de Fès où j'ai noté l'adresse d'un hôtel dans le Routard. Si je fréquente des hôtels qui y sont cités, c'est aussi pour croiser des Routards, échanger des bons plans et croiser nos carnets de voyage. Ce soir-là, j'ai été comblé. D'abord une Malgache vivant dans les Cévennes, puis un groupe venant d'effectuer une rando de 4 jours dans l'Atlas et enfin Benoît, un jeune sportif qui part dans le sud faire des treks à pied ou en VTT, que je rejoindrai peut-être. Les adresses des hôtels rapidement échangées, on discute jusque tard dans la nuit de la facilité de voyager quand on a un passeport Français et une carte bleue, de la difficulté à bien écrire un blog, du charme envoûtant que dégage toute carte de géographie ou de la qualification de l'agriculture comme un service public devant être exclu de l'économie de marché ("Pas de pays sans paysans", Fanny ?) ... Le genre de rencontres, éphémères mais intenses, qui ne fait pas regretter de voyager seul ...

jeudi 20 novembre 2008

Deambulations Titouanesques


18-19 novembre 2008 - Tetouan (cliquez sur le titre, on vous dit)

C'est une bonne bouffée de chaleur méditerranéenne qui m'accueille au pied du lit alors que je pousse les volets sur la baie de Tanger. C'est en sandales, en T-shirt et pantacourt que je dégusterai mon petit-dej' sur la terrasse de l'hôtel qui a vu séjourner Churchill. Un magnifique édifice (escalier en marbre, plancher massif, tables couvertes de zelliges, ...) que je quitte après avoir entrepris une œuvre terriblement ambitieuse, a savoir arrêter définitivement l'emplacement de chacune de mes affaires dans mon sac a dos. Ambition quasi-fasciste se heurtant rapidement a la taille variable de mes 2 paires de chaussures, a la nécessite d'accéder rapidement au Micropur ou a l'antimoustique alors que la raison impose a la pharmacie d'être rangée au fond du sac, et enfin a l'impossibilité de trouver un endroit a la fois accessible et protégé pour la lampe frontale. Après avoir mis 1 heure a tout déballer puis tout remballer (mais par petits tas ...) je me demande si mon voyage me rendra un jour organise, a moins que cette qualité n'ait été définitivement exclue du genre masculin lors de la Création.
Je rejoins la gare routière après m'être perdu 10 fois, cette fois dans la ville nouvelle. Avec 20 kgs sur les épaules, c'est le métier de backpacker qui rentre. Dans le bus, je fais connaissance avec Sauhail qui, arrive a Tetouan, m'accompagne jusqu'à l'hôtel Chefchaouen, une petite pension familiale idéalement située entre la vieille ville, la ville moderne et les hauteurs de la ville qui abrite des quartiers d'habitat populaire. De toute façon, sans guide de voyage, comment choisir un hôtel ? Une chambre qui ferme a clés, des draps propres, 60 dirhams (60 DH correspondent a environ 5,50 euros) ... parfait. Les deux autres chambres de l'hôtel sont collectives et la dernière sert de lieu d'habitation au couple de gérants. La gérante parle qq mots d'espagnol, comme beaucoup ici (le nord Maroc etait un protectorat espagnol jusqu'en 1956, certaines inscriptions sur les boutiques et les enclaves de Ceuta et Melilla en sont des vestiges). Libéré de mon fardeau, je m'envole pour la vieille ville. Fascine par le charme de ce dédale aux souks spécialisés, j'en oublie de déjeuner et n'en reviendrai que vers 22h30. Je lirai 2 jours plus tard dans le Routard que la médina de Tetouan est classée au patrimoine mondial de l'humanité. En cette première vraie journée au Maroc, je décide de jouer au touriste de base, me laisse accompagner par un guide improvise, succombe au cérémonial d'un vendeur de tapis (le thé, avec ou sans sucre ?, le prix s'oublie, la qualité reste, c'est pas une dépense, c'est un investissement ...), me fais masser a l'huile d'argan par un herboriste, enfile des jellabas (et me dis que sont pas si cons que ça les gars du Klux Klux Klan, c'est hyper agréable a porter ces habits) ... Tous me laissent repartir sans que je dépense un dirham, mais mon argumentaire élaboré dans le bus (pas de place dans le sac a dos, pas de qui m'embarrasser avant 6 mois de voyage) ne constitue pas une parade imparable. Un tapis, ça s'envoie, la djellaba servira dans les nuits froides de l'Atlas et un échantillon de poudre de cactus, ça pèse rien et c'est un médicament. Le soir tombant, toutes les générations se retrouvent dans la rue et la médina grouille comme une fourmilière. Galettes de pain, concombres, haricots secs, œufs et poulets sont en nombre sur les étals. Me trouvant sans petite monnaie sur moi pour gouter aux escargots en sauce, je dine une soupe marocaine et un sandwich aux boulettes de viande - kefta - dans un ''fast food'', observant les volutes de fumée que forment les bouillons de haricots que des groupes de jeunes filles en tchador dégustent a la cuiller, debout devant une porte ocre d'entrée dans la Médina, avant de remonter dans les hauteurs de la ville qui me rappellent l'Albaicin de Grenade. J'hésite pour un ciné mais je ne suis pas sur de tenir 1h30 devant le dernier James Bond en arabe. Quand je sors de ma cyberbulle occidentale (Skype, Facebook, Deezer et Yahoo sports), la foule grouillante a laisse place a une rue noire, vide et ventue (le correcteur d'orthographe me dit que ça n'existe pas mais je ne trouve pas d'autre adjectif qualificatif pour décrire le fait qu'il y avait vraiment beaucoup beaucoup de vent) comme dans un western sans saloon . Une fois encore, je mets des plombes a retrouver l'hôtel (je découvrirai le lendemain qu'il est a 300 mètres) ... ferme quand j'arrive. Je finis par trouver une sonnette et culpabilise comme un enfant qui a enfreint la permission de minuit quant la vieille gérante descend m'ouvrir.
Après une excellente nuit, mon premier geste est d'etaler un carte du Maroc sur le lit. Au nord pour Ceuta ? A l'ouest pour l'Atlantique ? A l'est pour la Méditerranée ? Au sud pour les montagnes du Rif ? Ma velléité naturelle reprenant le dessus, direction le thé vert a la menthe le plus proche, une bonne décision ne se prenant jamais le ventre vide (vieux proverbe somalien). Le tenancier du Panini ou je descends me dissuade de rejoindre Martil, station balnéaire située a 5 kms et destinée aux riches Marocains et Occidentaux lasses par la Costa del sol ou la cote d'Azur, du type Hammamet en Tunisie. J'entreprends alors de grimper sur les hauteurs de la ville pour traverser les quartiers populaires et jouir d'une vue globale sur Tetouan. Bien m'en prend, vu que je découvre une vieille Kasba abandonnée qui m'évoque le palais des singes du Livre de la jungle. Je prends qq photos du site ou règne une atmosphère étrange avant de me faire rejoindre par 3 gamins puis par le gardien, censé m'engueuler pour avoir pénétré dans un ancien camp militaire interdit aux étrangers mais finalement bien content de taper la causette avec un ressortissant de la ville de Bordeaux ou évolue Marouane Chamakh et ou vit son oncle (chaque Marocain a un parent en France). Je quitte Tetouan a 15 heures et c'est cette fois a cote de Mohammed YUSFI que je chemine jusqu'à Chefchaouen, me demandant si j'y trouverai la saveur que Xavi en a conserve. Mohammed YUSFI est un barbu. Comme dans les caricatures de Charlie HEBDO. Un salafiste a barbe. Comme Ben LADEN. Il n'écoute plus de musique mais uniquement les versets du Coran dans son baladeur a cassettes (autoreverse) sur la façade duquel il a efface l'image d'un couple devant un coucher de soleil. Les plaines vertes laissent progressivement place aux oliviers, cactus et eucalyptus. Mon barbu m'invite chez lui. Pire qu'un squat. Je pense qu'il s'agit d'une maison en chantier car les briques sont apparentes à l'extérieur mais elles sont cimentes sur les murs intérieurs. Sa mère y vit, atteinte d'une maladie mentale qui oblige ses 5 enfants a se relayer auprès d'elle, son mari étant tombe sous les balles du Polisario dans le Sahara occidental en 1979. Mon barbu était caporal dans la marine nationale mais en a été reforme après avoir abuse du kif il y a qq années, le laissant avec une solde de 500 DH/mois. Lui et ses 2 amis étudiants en religion s'absentent qq instants pour prier puis ils m'escortent jusqu'à la Médina, ce qui a le double avantage de ne pas me faire alpaguer par les rabatteurs et ne pas passer 2 heures a tourner en rond avec ma maison sur le dos. Je descends a l'hôtel Souika (50 DH/nuit, environ 4,50 euros)ou je rencontre Nicolas et Pimprenelle (Aurore la chamelle) qui m'invitent généreusement a diner. Ce couple de Français me fait profiter de ses contacts a Fès et Casa et me prête leur Routard pour la nuit, après une tentative infructueuse d'inauguration de chicha au charbon. C'est une nouvelle fois mon réveil qui me tire du lit a 10h30. Je retrouve pour petit-déjeuner mon barbu, accompagne de Jamel, un Parisien de mère Bretonne et de père Algérien. Comme ses ''frères musulmans'', ce salafiste a une lecture du Coran très prés du texte, qu'il a appris depuis sa conversion en aout 2001. Lui, ce titi Parisien étudiant en BTS structures métalliques, me certifie que les twin towers étaient piégées, que les juifs étaient au courant et ne sont pas venues travailler ce jour-la et que les victimes ne sont pas des êtres humains assassines mais des victimes de Babylone ... Étrange sensation d'entendre cela d'un homme a l'élocution brillante.

mardi 18 novembre 2008

L'Afrique, c'est chic


17 novembre 2008 - L'arrivée à Tanger (pour voir Tanger sur une carte, cliquez sur le titre)

Premier pas sur le continent noir ... La traversée en ferry des 15 kms qui séparent l'Europe de l'Afrique mais également l'Atlantique de la Méditérannée s'effectue en moins d'1 heure. A la nage, le plus intrépide à braver les courants, les cargos et les baleines qui se bousculent dans cet étroit corridor, a mis 2h29. Tarifa présentait l'avantage de profiter de ma traversée d'Espagne pour flâner dans une petite bourgade andalouse, connue pour être un spot de planche à voile (et de kite surf plus récemment) hypie dans les années 70. Il y règne une ambiance qui me rappelle le Dahab égyptien et qui doit se retrouver à Phuket ou Essaouira. En sortant du port de Tanger, je mesure combien il sera dur de faire du tourisme avec ma maison sur le dos : non seulement ça pèse mais c'est la meilleure façon de se faire accoster pour se faire proposer un hotel ou autre. Désormais, à peine arrivé qqpart, ma priorité sera de me libérer de ce fardeau vite fait. Je descends à l'Hôtel Continental pour suivre les recommandations d'une collègue. Sans guide de voyage ni plan de la ville, une seule solution : m'enfoncer dans la Médina sans retenue. Objectif atteint : malgré l'avertissement d'enfants ("fermé !"), j'emprunte un dédale de Minautore zigzagant entre les maisons chaulées à blanc pour finir bien longtemps après en cul-de-sac. La Médina en est remplie, comme je le constaterai aussi bien sur un plan gravé sur une porte de la Médina qu'en passant plusieurs fois devant les mêmes enseignes. Ici comme à Tunis ou Fès, le meilleur moyen de profiter d'une Médina est de se perdre entre les tanneurs, les marchands d'épices ou les patios de zelliges. Dans la ville moderne, je déjeune dans un boui-boui un bol de haricots secs (prévention inconsciente ?) et je découvre que le français n'est pas aussi monnaie courante que je l'avais imaginé. C'est l'apanage d'une élite éduquée, surtout au nord du Maroc, ancien protectorat espagnol, une langue castillane qui se lit encore sur la devanture de certaines boutiques. 30 Dirhams (1 euro = 11 DH) d'internet pour redécouvrir HospitalityClub, GoogleMaps, ForumVoyage ou Routard.com. Alors que la fraîcheur tombe rapidement avec le coucher du soleil, je dîne sur un banc public 1 chausson à la sauce tomate et 1 part de pizza achetés en boulangerie, observant la richesse de la vie sociale Marocaine à l'heure du paséo : parties déchaînées de foot entre les gamins, séances enflammées de dominos ou de dames entre leurs aînés, séances de jeux en réseau ou de chat sur des ordis aux touches en arabe dans les nombreux cybers pour les ados, dégustation d'escargots pour les groupes de copines. Après une dernière dégustation de thè à la menthe puis d'interminables tours en rond dans les ruelles de la Médina, je me fais raccompagner par Ismaël jusqu'à l'hôtel, que je pouvais toujours chercher ... Une incroyable sensation de tranquilité s'empare de moi (excusez mes emballements, je suis en train d'écouter les dernières de Noir Dez en vous écrivant). Malgré des ruelles sombres et sales en cette heure avancée, je déambule en pleine impression de sécurité. Personne ne m'interpelle ni même me regarde. Les touristes ne seraient-ils sollicités qu'aux heures de visite aux abords des monuments touristiques ? Ressemblerais-je à un Berbère du Nord avec mes courts cheveux et ma barbe de 3 jours ? Aurais-je trouvé le truc en me balladant en jean's et sweat à capuche sombre ? Mon pas rapide donne-t-il l'impression que je sais où je vais ? Premier jour en Afrique et déja aussi à l'aise que ces chatons qui se faufilent entre les patios ...

Le plein de sociabilité

Bus Malaga - Tarifa - 16 novembre 2008 - 20°C - 12h00
Bibi et Xavi viennent de prendre leur AVE (TGV espagnol qui va + vite que vite - ademas se puede mirar un DVD - "Juntos, nada mas" por esta vez - y disfrutar de los caramelos de la RENFE) pour Madrid, Baud m'accompagne jusqu'à la gare routière toute proche. "Cuando llega el proximo autobus para Tarifa ? Ahora mismo !". Je culpabilise de laisser Baud attendre 3 heures seul son avion (19 heures de trajet depuis Belfort pour 24 heures à Malaga : chapeau bas Monsieur !) mais cette opportunité ne peut être que le signe du destin. Adelante con los tambores ! Première erreur : il faut toujours penser à prendre de l'eau avant de monter dans un bus, surtout quand on a aucune idée du temps de trajet. Malgré la fatigue qui suit une une nuit trop courte, impossible de trouver le sommeil en longeant cette côte largement bétonnée, qui change des rangées d'oliviers ("tantos oliveiros", chantait Paco IBANEZ) du voyage depuis Madrid ou encore des grandes plaines à toros de la Castille. L'excitation est trop grande. Alors je repense à la journée d'adieux d'hier et l'amitié que m'ont faite Bibi, Xavi et Baud de m'accompagner au bout du continent Européen. Journée-soirée superbe, attestant s'il en était besoin notre capacité savemment développée et entretenue à nous adapter à n'importe quel contexte pour expérimenter nos ouikènes "qualité de vie". Bayonne, Saint-Malo, Paris, Dublin, Londres, San Sé, Barcelone, Madrid, Pargue, Dubrovnik, Tartu, Dahab, Gorom-Gorom, Tofo ... les changements de scènes sont autant de prétextes au renouvellement de nos manifestations spontanées de savoir-vivre. Le déjeuner dans une cantine de mariscos en bord de mer s'est prolongé jusqu'au coucher du soleil, Baud estimant que le mojito avait été inventé pour faire digérer le patxaran. Et encore, c'est bien parce qu'il fallait profiter de ses derniers rayons pour me prendre en photo dans une barque censée symboliser on départ en bateau. L'idée originelle était en effet pour eux de me tenir la main jusqu'au bateau. Pas de liaison pour Tanger au départ de Malaga ? Tant pis, j'irai à Melilla : selon Xavi, c'est encore plus pratique pour rejoindre ChefChaouen, première véritable destination. Heureusement, j'ai vérifié sur une carte en rentrant à l'hôtel ... Le petit vin blanc allait avec tout cet après-midi : l'accord parfait, que ce soit avec la friture d'éperlans, la douceur du soleil tombant ou la désinvolture du serveur balayant chemise déboutonnée les écouteurs sur la tête. Combien j'aime l'image de ces nappes en papier en fin de repas, où s'y côtoient les grains de riz jaune de la paëlla, la trace ronde et noire de la tasse de café, l'emballage déchiré du sucre en poudre et quelques pépins de citron ...
Plus tard (mais pas bien loin), la renconrte avec Hussein M'Baye, Sénégalais de Dakar (quartier Liberté 5) récupéré par la Croix Rouge sur une plage des Canaries et vendant aujourd'hui des colliers sur le Paséo maritime, calme les esprits. Oui, la non expulsion des immigrés clandestins et la régularisation massive des sans-papiers constituent non seulement un appel d'air mais aussi une légitimation des mafias de passeurs. Non, l'Europe ne peut pas accueillir toute la misère du monde. Oui à l'intégration d'une immigration qui ne pourra jamais être choisie mais qui pourrait être régulée (quotas ?). Non à l'hypocrisie qui consiste à maintenir en situation irrégulière des personnes condamnées à se faire exploiter et contribuant à jeter le discrédit sur leurs congénères. Je me souviens de Bahaa, une ancienne voisine venue terminer ses études de dentiste à Bordeaux, se sentant humiliée en quémandant après de longues heures d'attente à la Préfecture le renouvellement de sa carte de séjour, et tellement fière d'être Marocaine quand elle s'est vue souhaiter la bienvenue au Québec où elle assistait avec plaisir à des cours sur l'histoire et la culture du Canada, proposés aux nouveaux arrivants.
L'intermède touristique de ce séjour à Malaga fut bref, le temps d'apercevoir la cathédrale, l'Alcazaba et le vieux château à travers la vitre du taxi qui nous menait au resto Vino Mio. L'intérêt touristique de malaga est limité, surtout en comparaison de ses illustres voisines andalouses. Le paséo en bord de mer y est agréable, tout comme la vue depuis les hauteurs de la ville où j'avais réservé au Monte Victoria (un excellent choix, ne serait-ce que pour le tinto de verano ou le petit-déj' sur sa terrasse de bougainvillées). Une partie enflammée de fléchettes puis un bon resto clôtureront sagement la soirée.
Déjà 1 mois que je suis en vacances. Certes, j'ai merdé en laissant traîner mon déménagement (que Caro&Reno, Pascaline, Christelle et Gaël soient ici publiquement remerciés pour leur contribution en bras ou en place), confirmant ainsi mes qualités naturelles d'anticipation et d'efficacité. Mais quel plaisir de profiter de courts séjours à Saint-Malo, chez les grands-parents, l'oncle, les parents ou au moulin de vacances de Laeti. Et Bayonne ... Il y souffle un vent de liberté et d'authenticité qui manque à Bordeaux. Je m'y sens d'ailleurs davantage chez moi qu'à Bordeaux. Rêve prémonitoire d'un temps où le Bar du marché, le picolo ristorante, Chez Joël D, l'Alter Ego ou Chez Gilles seront mes cantines, le Xurasco mon QG, Jean DAUGER ma fièvre, Paséo, Quasimodo et 64 ma garde-robe, et le 38 de la rue des Cordeliers ma médiathèque ? ... Quelques minutes y suffisent pour s'y faire apostropher par l'Amatxi du BDM, interpeller par le buraliste à propos du Midi Olympique ("Blanc et Bleu ou Blanc et Rouge ?") ou aider par la tenancière du B@B Café à scanner des photos. Le Pays Basque, assurément ma première étape chez les indigènes ...