C'est la première fois du voyage que je remets le pied dans un endroit où j'ai déjà posé les yeux (j'ai fait du karaté étant ado). Mais à Fès plus que n'importe où ailleurs, bien prétentieux serait le visiteur occasionnel qui affirmerait être capable de se retrouver dans la gigantesque Médina, où pas une ruelle n'est rectiligne plus de 20 mètres, où les porches de maison se confondent avec les soutènements entre 2 bâtiments dont les toits sont 3 fois plus proches que les bases, où le roulis et le tangage sont simultanés, où l'on se contorsionne pour se faufiler entre les ânes ("Balak ! Balak !" préviennent les muletiers), les vendeurs ambulants et les carcasses de viande, où le ciel s'entre-aperçoit tel l'inutile et lointain couvercle d'une ville-fourmilière créée il y a 1200 ans par Moulay Idriss, un gars qui devait être aussi torturé et génial que l'architecte de la Place Rouge ou l'inventeur du Rubbik's Cube. C'est donc par le plus pur hasard que je reconnais la petite place des dinandiers ou le café à la table duquel Xavi et moi aimions reprendre notre souffle et faire retomber la fièvre en novembre 2006, lors d'un ouikène express qui avait la douceur d'une escapade mais pas la saveur de l'aventure. Fès est une ville impériale du Maroc : c'est la capitale morale qui est fière d'abriter la plus vieille université, la plus réputée bibliothèque, les plus expérimentés artisans ou les plus belles femmes du Maroc. On y déniche des fontaines publiques, on y esquive des fils de laine tendus sur toute une rue, on y balaie un coin de décharge pour y installer un stand de revente de vieilles télécommandes, on y devine un somptueux mausolée Moulay Idriss, malheureusement interdit aux non-musulmans. Je m'introduis furtivement dans une tannerie à l'odeur âpre des peaux de moutons, chèvres, vaches ou dromadaires dont on ôte la laine avant de les passer dans de multiples bains à ciel ouvert et de les étendre sur les toits, où j'accède en feignant l'habitué pour contempler les cellules d'abeilles que constituent les bains ou les abeilles elles-mêmes, répétant depuis des siècles les mêmes gestes dans des conditions très difficiles et victimes des éclaboussures de chaux et autres produits toxiques utilisés. Les peaux de bête sont ensuite colorées (jaune du safran, bleu de l'indigo, vert de l'amande, rouge du coquelicot, marron du bois de cèdres. Avant de retrouver le tourbillon enivrant de la fourmilière.
Le second soir, après avoir dîné un bol d'escargots dans la rue avec un historien Sud-Africain, Cyril et Fanny, non sans avoir au préalable envoyer Benoît dans les montagnes et Bidule à Meknès (expliquer que le progrès ne justifie pas d'arracher les oliviers des petits agriculteurs au profit de l'irrigation des grandes parcelles) tentent de me faire croire qu'ils ont loupé le car (6 heures de retard : faut pas me prendre pour un jambon) pour Chefchaouen où Benoît et moi les avions invité à achever leur voyage. Tout ça pour prendre une cuite digne d' "un singe en hiver" au thé vert, faute de calvados, jusqu'à qu'à 4h30. Tout ça pour explorer le champ de nos possibles, ou nos possibles champs. Tout ça pour que je ne retienne de Fès que nos histoires.
Histoire de réécouter Bernard Lavilliers (mais peut-on aimer les chansons d'un personnage pour lequel on a de l'aversion ?), Mano Solo, Le temps des cerises, Jim Murple Mémorial, Brassens (Les imbéciles heureux qui sont nés quelque part) ou les VRP. Histoire de faire des soirées populaires ou des jeux de société en famille, sans oublier d'envoyer les invitations par carte postale aux grands-parents. Histoire, bien sûr, de lire (par exemple Amadou Camara en Guinée ou Amadou Hampaté Ba au Mali) et d'aller au cinéma. Histoire de faire attention à ce qu'on met sur la toile. Histoire d'être consomm'acteur. Histoire de vivre de ses contradictions, sereins de nos certitudes et riches de nos incertitudes. Histoire d'aller vérifier sur place ce qu'il y a dans le coeur des Sud-Américains. Histoire de savoir qui sont ses amis. Histoire de ne pas être serveur toute sa vie. Histoire d'offrir des fleurs ou de faire des surprises. Histoire de creuser la géopolitique de l'agronomie. Histoire de réinvestir le collectif. Histoire de confirmer que l'Ossau-Iraty des saloirs Pyrénéens est le meilleur fromage.
Histoire de s'avouer qu'on est en train de faire une belle rencontre.
Le second soir, après avoir dîné un bol d'escargots dans la rue avec un historien Sud-Africain, Cyril et Fanny, non sans avoir au préalable envoyer Benoît dans les montagnes et Bidule à Meknès (expliquer que le progrès ne justifie pas d'arracher les oliviers des petits agriculteurs au profit de l'irrigation des grandes parcelles) tentent de me faire croire qu'ils ont loupé le car (6 heures de retard : faut pas me prendre pour un jambon) pour Chefchaouen où Benoît et moi les avions invité à achever leur voyage. Tout ça pour prendre une cuite digne d' "un singe en hiver" au thé vert, faute de calvados, jusqu'à qu'à 4h30. Tout ça pour explorer le champ de nos possibles, ou nos possibles champs. Tout ça pour que je ne retienne de Fès que nos histoires.
Histoire de réécouter Bernard Lavilliers (mais peut-on aimer les chansons d'un personnage pour lequel on a de l'aversion ?), Mano Solo, Le temps des cerises, Jim Murple Mémorial, Brassens (Les imbéciles heureux qui sont nés quelque part) ou les VRP. Histoire de faire des soirées populaires ou des jeux de société en famille, sans oublier d'envoyer les invitations par carte postale aux grands-parents. Histoire, bien sûr, de lire (par exemple Amadou Camara en Guinée ou Amadou Hampaté Ba au Mali) et d'aller au cinéma. Histoire de faire attention à ce qu'on met sur la toile. Histoire d'être consomm'acteur. Histoire de vivre de ses contradictions, sereins de nos certitudes et riches de nos incertitudes. Histoire d'aller vérifier sur place ce qu'il y a dans le coeur des Sud-Américains. Histoire de savoir qui sont ses amis. Histoire de ne pas être serveur toute sa vie. Histoire d'offrir des fleurs ou de faire des surprises. Histoire de creuser la géopolitique de l'agronomie. Histoire de réinvestir le collectif. Histoire de confirmer que l'Ossau-Iraty des saloirs Pyrénéens est le meilleur fromage.
Histoire de s'avouer qu'on est en train de faire une belle rencontre.
