13-14-15-16 décembre. Skoura puis Aït Benhadou puis Rabat-Casablanca
Ce qui devait arriver arriva. Il y a le ying et le yang, Laurel & Hardy, Georges W et Saddam ... le mektoub et le côté obscur de la force mektoub. Sofiane, l'employé de chez Talout, était convaincu que c'était un mal nécessaire, une transition salutaire qui fait fonction d'essuie-glaces pour remettre les idées en place. J'aurais du m'en douter en arrivant ici. Un bel hôtel, surplombant une palmeraie de 25 km² d'où émergent quelques magnifiques kazbah en terre crue entre des parcelles méticuleusement entretenues et ingénieusement irriguées, et en fond de tableau la majestueuse chaîne de l'Atlas couronnée en cette saison d'une guirlande blanchâtre que magnifie le disque lunaire isochrome. Trop carte postale. Puis des touristes pas vraiment voyageurs. A part Béatrice & Jérôme, rencontrés la veille, voici un couple de Français cinquantenaires (lui ne parle que de sa résidence secondaire en Corse et de ses amis banquiers, elle ne sait même pas où elle se trouve, se laissant guider par le chauffeur recommandé par l'hôtel, lui-même réservé par FRAM) et deux Autrichiennes qui voyagent en valise à roulettes et vanity rose fluo. Pourtant, ce serait mentir de qualifier cette journée de désagréable. Petit-déj' en T-shirt sur la terrasse puis sport : 40 kms AR en VTT pour visiter l'oasis de Sidi Flaah où je me fais une nouvelle fois inviter au thé (inutile de préciser que j'ai dû décliner les brochettes de devinez quoi et le gîte) avant de m'arrêter à Skoura City Center pour internet. Retour interminable : vu que je fermais les yeux la veille sur le porte bagages de mon taxi-mob de peur d'être témoin de ma propre collision avec un dattier, impossible de me repérer de nuit dans la palmeraie, ce qui m'oblige à un long détour par la route puis la piste de 15 kms. Serait-ce la copieuse omelette berbère de la veille, le gavage de cacahuètes devant l'ordi ou simplement les effets secondaires du manque de convivialité populaire et la perfection inhabituelle pour moi des prestations de cet hôtel où je dîne seul sur une belle nappe blanche devant un petit feu de cheminée ? Toujours est-il que le repas passe mal, que la nuit se déroule sans que je puisse me remémorer du moindre éclat de rire ou détail croustillant de cette journée, et que je me réveille le lendemain avec une belle tourista ... A opter pour le confort, on néglige ses défenses naturelles. Au moins dans ma "famille d'accueil" du Dadès, mes sens et mes défenses immunitaires étaient sans cesse en action. Inconsciente mobilisation des ressources internes dans un instinct de survie. Démobilisé, ramolli, ectoplasmisé par une douche chaude possible 24/24h, des serviettes blanches et une chambre princière, mon corps se rebelle contre cet embourgeoisement naissant et passe sans transition de l'état solide à l'état liquide (via un bref état gazeux). En 2 jours, je parviens à ingurgiter 2 thés, 2 assiettes de riz et 1 pomme. A la différence des internés volontaires de "Vol au-dessus d'un niz de coucou", il est temps que je recouvre mes habits de routard bobo déguisé en Indiana Jones. Et je suis convaincu que de la même manière qu'on a les élus qu'on mérite, on dessine le voyage qu'on souhaite. C'est facile : en voyage, chaque instant vous offre 1000 bifurcations possibles. Alors en avant la roots-itude ! ça commence avec la traversée bagages szur le dos de la palmeraie, au zénith, mou comme un chamallow. ça s'ensuit par un voyage à 8 dans un taxi jusqu'à Ouarzazate. ça continue avec une âpre et longue négociation avec les chauffeurs de taxi pour poursuivre jusqu'à Aït-Benhadou. Et ça continue en me faisant prendre en stop par une Educ' spé Rochelaise complètement jetée. ça se finit en jouant au UNO avec les fils de l'instit' du village pendant qu'elle prend son cours d'arabe puis en jouant au jungle speed avec des Belges après qu'elle m'ait finalement redescendu à Aït-Benhadou ! Mon corps est rétabli : je lui ai fourni sa dose quotidienne de n'importe quoi. Je comprends aujourd'hui que ma Bonne-Maman soit en forme à 86 ans. La mollesse comme la dépression sont des luxes de riches. Le lendemain matin, je convaincs un Français avec qui je prends le petit-déj' d'abandonner épouse et fille à la visite de la kazbah pour marcher le long de l'oued jusqu'à Tamdacht. Ce gars (on a passé 2 heures à discuter sans que j'ai eu le temps de lui demander son prénom) a un parcours passionnant : après une fac de sciences et un DEA de géographie humaine, il a travaillé en Mauritanie et au Bénin pour la Coopération Allemande sur des micro-projets de développement et est maintenant Chef de projet du Parc national du Mercantour. Il m'a complété ma bibliograpie d'Amadou Hampâté Ba, m'a fait part de la conception de Le Clézio des milliers de petites procédures de travail qui brouillent l'analyse, m'a expliqué la gouvernance de la gestion des systèmes d'irrigation en écosystème oasien et, cerise sur le gâteau, a transformé en rêves un point d'interrogation qui me hantait (gentiment) depuis des semaines : la Mauritanie. Carte de l'Afrique à l'appui, il m'a dessiné son tracé idéal d'une traversée du pays, que je me suis immédiatement approprié. En 5 minutes, il a transformé mes inquiétudes sur un pays aux coups d'Etat permanents en pêches à l'aide de dauphins, océans de dunes et Méharées de déserts rocailleux avec des Maures Noirs. Après avoir traversé l'oued glacial et fait un peu d'escalade, c'est par les jardins que j'ai gravi la Kazbah de Tamdacht. Plus petite mais tellement plus authentique et moins touristique que celle d'Aït Benhadou. Je dîne avec deux Basques du sud, Ainoha & Iban, qui font donc partie de ces (rares) Biscayens qui n'estiment pas qu'il est inutile de voyager puisqu'il y a tout au Pays. Ils sont néanmoins Basques et, à ce titre, légèrement traditionalistes, vu que comme ils ont beaucoup aimé le Maroc lors de leur 1er voyage ici, cela fait la 4ème fois qu'ils y viennent. Le 17 matin, je me suis mis dans l'idée de faire du stop le long de la piste pour rejoindre le col du Tizi'n'Tichka (2200m) qui me sépare de Marrakech. La piste a l'air magnifique mais la neige tombée en abondance la veille et l'absence de souk dans les rares bleds traversés (et donc de transport) rendent mon aventure périlleuse. Je me rabats vers la route goudronnée en me faisant conduire par mes Basques à Marrakech, en me demandant ce qui aurait encore bien pu m'arriver dans ma téméraire idée originelle (mon ventre va nettement mieux, alors inutile de lui offrir en sacrifice des aventures épiques). Mon Basque est un ami du cycliste Iban Mayo mais à sa conduite, je me demande s'il ne confond pas avec Fernando Alonso. Ils s'interrogent pour savoir si les Basques sont les Berbères ou les Sarahouis du Maroc ! Après une sinueuse mais splendide traversée de l'Atlas, ils me déposent à 14h passées place Jema El'Fna. Le plan : acheter mon visa pour la Mauritanie (je n'ai pas envie de dépendre de l'humeur d'un douanier après avoir traversé les 1500 kms du Sahara occidental) et tracer en bus pour Essaouira. Plan foireux : un flic m'affirme que les ambassades sont à Rabat et que si je me dépêche, je peux attraper le train de 15h. Quelques secondes d'hésitation : de ma confiance en son ton assuré dépend mon programme des 2 prochains jours. Je saute dans un taxi et moins d'une heure après mon arrivée dans l'ancienne capitale du Maroc, je suis dans le train pour l'actuelle capitale. J'y croise 2 Bretonnes qui viennent chercher du travail au Maroc (je ne leur ai rien répondu, elles avaient l'air d'y croire). Quand je débarque à Rabat, sans aucune idée de ce que je vais y trouver (je suis sans guide de voyage du Maroc) mais avec la désagréable certitude que je viens de mettre un bon coup de boussole au nord, pas vraiment la route de l'Afrique noire. Rabat est une ville administrative : j'y trouve la même chose que dans les villes françaises : c'est plein de grands magasins, de distributeurs d'argent et d'Arabes. Je rejoins à pied la Médina (vu que je n'y connais rien, autant tenter la vieille ville), où je descends dans un hôtel miteux à moins de 5 euros la nuit, où je dîne dans la rue et où je rencontre un jeune qui m'explique que le footbaleur Marouane Chamakh n'est pas si bon que ça car de toute façon, il n'y a pas de bon 9 sans d'excellents 8 et 10.
18/12 : J'engage la conversation avec le chauffeur de taxi qui m'amène à l'ambassade de Mauritanie sur le foot vu que 90% des rencontres commencent de cette façon : "Première fois au Maroc ? D'où ça en France ? Ah, Bordeaux, la ville de Chamakh ?!". Je lui explique donc patiement et fort d'arguments que Marouane n'est pas un si bon joueur que ça car il n'y a pas de bon 9 sans d'excellents 8 et 10, ce à quoi il me répond que de toute manière, Platini et Zidane étaient les seuls excellents 10 de l'équipe de France. Merde, je ne sais plus quoi dire ... A 9h, je suis à l'ouverture de l'ambassade. Le retrait du visa ? "Demain midi ... Inch'Allah". J'hallucine : même l'obtention d'un visa est soumis à la volonté divine. Remarquez, le soir même, quand je demande au chef de gare de Casa sur quel quai attendre mon train pour Rabat, il me répond : "le 1er, Inch'Allah" !!! J'ai remarqué que cette formule omniprésente possède plusieurs sens : son premier est de remettre dans les mains du Créateur nos modestes detinées. Mais son sens courant tient davantage du "peut-être" et est utilisé poliment pour ne pas froisser son interlocuteur d'un non définitif. Inch'Allah veut donc aussi bien dire "Si Dieu le veut" que "parle à mon cul, ma tête est malade" ! Dans le train pour Casa, je tombe sur 2 sympathiques Flamands qu me racontent l'histoire d'un de leurs amis, parti traverser l'Amérique du Nord à pied. A pied, à pied. Quand, tombé malade, il a dû se faire conduire à l'hôpital, il s'est (une fois remis sur ... pieds) fait ramener à l'endroit précis où il avait interrompu sa route pour reprendre sa marche ! Arrivé le ventre vide en gare de Casa voyageurs, je m'installe à la terrasse du café, celui où Xavi et moi avions achevé notre voyage à Fès il y a 2 ans. J'achète quelques fruits et je commence à papoter avec mon voisin. Ahmed a 40 ans, une solide formation en gestion et 14 ans d'expérience dans le transport logistique international. Il vient de quitter son boulot pour prendre le temps de lire Marx et d'écouter Pink Floyd. Il m'invite déjeuner devinez quoi chez lui et me sert de guide toute l'aprèm' dans une Casa qu'il connaît par coeur. On traverse le quartier colonial, on longe le marché central où Lyautey venait faire ses courses (le premier Gouverneur du protectorat Français est le père toujours vénéré de cette ville marchande moderne), on admire la grande Mosquée Hassan II (construite en 1992 grâce à des contributions volontaires du peuple Marocain ... dont la récolte fut orchestrée par le Ministère de l'Intérieur !) et on se promène dans la minuscule Médina, seul vestige historique de cette ville résoluement occidentale et capitaliste. Finalement, après avoir passé 4 semaines à silloner le Maroc des champs, je ne suis pas déçu de faire la connaissance de celui des villes, autre facette de ce pays finalement très libéral. Hassan II voulait faire de ce pays un arbre qui a ses racines dans l'Afrique musulmane et ses feuilles en Europe. C'est exactement ça : une Monarchie de droit divin (le Roi estégalement le "Commndeur des croyants") où la religion est un postulat social (dans la réalité, tous sont par principe croyants mais il n'y a pas tant de pratiquants que ça) mais où le capitalisme est la nouvelle foi. Casa estun chantier énorme pour se transformer à coups de tramway et d'hôtels de luxe pour devenir en 2012 le Monaco Africain, et Tanger rêve grâce à des programmes immobiliers pharaoniques et aux investissements de Maersk de devenir un hub du trafic maritime Méditéranée-Atlantique, le Dubaï de la porte de l'Afrique. La voiture est devenue LE marqueur d'identité sociale, les citadines ont troqué leur voile pour un Carré Channel et l'alcool n'est plus tabou. Pour le plus grand bonheur d'Accor, Renault et BNP Paribas, mais également des capitaux judicieusement placés, et pour cause, de la famille royale.
Ahmed m'accompagne jusqu'à la gare de Casa port et me quitte en me remerciant d'avoir passé la journée avec lui ! Retour obligé dans l'hôtel miteux de la veille : faute de passeport, aucun autre ne m'accepte. Tout étonné de voir revenir un touriste, le gérant me confie la suite princière : le lit penche, il manque un carreau à la fenêtre qui ne ferme pas et la porte laisse passer la lumière des escaliers, mais j'ai une vue imprenable sur la rue ! C'est cavalier ici : ce matin, j'ai passé 1/4 d'heure à attendre quelqu'un à la réception avant que, maugréant à voix haute, le comptoir ne me réponde : le gars dormait derrière sous une micro-tente !
19/12 - Visite matinale de la Médina, du joli quartier des Oudaias puis de l'esplanade qui fut le chantier de ce qui devait être la plus grande mosquée du monde. Il ne subsiste que le massif minaret : son géniteur a décédé avant le terme de son pharaonique projet. Petit-dèj' pâtissier, impression et envoi des photos promises à ma "famille d'accueil", et direction l'ambassade. En attendant le précieux sésame Mauritanien, je fais connaissance avec un couple Polonais puis 2 potes Espagnols qui descendent à Bamako en fourgonette. Bilan : on embarque tous les 5 ! Deux belles paires de doux dingues. Les étudiants Polonais disposent de 3 semaines de congés. Ils ont pris le bus jusqu'en Allemagne, l'avion pour Fès, et leur objectif est de voir "l'oeil de l'Afrique" (un cratère de 80 kms de diamètre dans l'Adrar Mauritanien) et un Parc naturel près de Dakar (soit environ 6000 kmsde trajet), tout ça parce qu'ils ont vu de belles photos de ces 2 endroits ! Quant aux Espagnols, des travailleurs saisonniers, ils veulent rejoindre Bamako parce qu'ils y ont trouvé sur internet l'adresse d'une free party pour le 31 décembre. Ils ne parlent pas français, distribuent des stylos à tous les gamins qui leur en demandent et n'y connaissent rien en mécanique. Quand je quitte ce joyeux équipage qui tient autant de la troupe de saltimbanques que du radeau de la méduse, je me dis que j'aimerais bien suivre en caméra embarquée ce drôle de convoi de magnifiques inconscients du voyage. Je me permets de les prévenir qu'il vaut mieux faire le plein de monnaie (pas de distributeur en Mauritanie), de carburant et d'eau avant d'attaquer la "route de l'espoir" (Nouakchott-Bamako). Leur équipement fait toutefois envie : 1 grosse camionette équipée d'un matelas, d'un nécessaire de cuisine, de 2 VTT, d'un ordi pour la musique et les photos et plein de ballons de foot. De quoi faire le tour du monde, en somme ...
Ce qui devait arriver arriva. Il y a le ying et le yang, Laurel & Hardy, Georges W et Saddam ... le mektoub et le côté obscur de la force mektoub. Sofiane, l'employé de chez Talout, était convaincu que c'était un mal nécessaire, une transition salutaire qui fait fonction d'essuie-glaces pour remettre les idées en place. J'aurais du m'en douter en arrivant ici. Un bel hôtel, surplombant une palmeraie de 25 km² d'où émergent quelques magnifiques kazbah en terre crue entre des parcelles méticuleusement entretenues et ingénieusement irriguées, et en fond de tableau la majestueuse chaîne de l'Atlas couronnée en cette saison d'une guirlande blanchâtre que magnifie le disque lunaire isochrome. Trop carte postale. Puis des touristes pas vraiment voyageurs. A part Béatrice & Jérôme, rencontrés la veille, voici un couple de Français cinquantenaires (lui ne parle que de sa résidence secondaire en Corse et de ses amis banquiers, elle ne sait même pas où elle se trouve, se laissant guider par le chauffeur recommandé par l'hôtel, lui-même réservé par FRAM) et deux Autrichiennes qui voyagent en valise à roulettes et vanity rose fluo. Pourtant, ce serait mentir de qualifier cette journée de désagréable. Petit-déj' en T-shirt sur la terrasse puis sport : 40 kms AR en VTT pour visiter l'oasis de Sidi Flaah où je me fais une nouvelle fois inviter au thé (inutile de préciser que j'ai dû décliner les brochettes de devinez quoi et le gîte) avant de m'arrêter à Skoura City Center pour internet. Retour interminable : vu que je fermais les yeux la veille sur le porte bagages de mon taxi-mob de peur d'être témoin de ma propre collision avec un dattier, impossible de me repérer de nuit dans la palmeraie, ce qui m'oblige à un long détour par la route puis la piste de 15 kms. Serait-ce la copieuse omelette berbère de la veille, le gavage de cacahuètes devant l'ordi ou simplement les effets secondaires du manque de convivialité populaire et la perfection inhabituelle pour moi des prestations de cet hôtel où je dîne seul sur une belle nappe blanche devant un petit feu de cheminée ? Toujours est-il que le repas passe mal, que la nuit se déroule sans que je puisse me remémorer du moindre éclat de rire ou détail croustillant de cette journée, et que je me réveille le lendemain avec une belle tourista ... A opter pour le confort, on néglige ses défenses naturelles. Au moins dans ma "famille d'accueil" du Dadès, mes sens et mes défenses immunitaires étaient sans cesse en action. Inconsciente mobilisation des ressources internes dans un instinct de survie. Démobilisé, ramolli, ectoplasmisé par une douche chaude possible 24/24h, des serviettes blanches et une chambre princière, mon corps se rebelle contre cet embourgeoisement naissant et passe sans transition de l'état solide à l'état liquide (via un bref état gazeux). En 2 jours, je parviens à ingurgiter 2 thés, 2 assiettes de riz et 1 pomme. A la différence des internés volontaires de "Vol au-dessus d'un niz de coucou", il est temps que je recouvre mes habits de routard bobo déguisé en Indiana Jones. Et je suis convaincu que de la même manière qu'on a les élus qu'on mérite, on dessine le voyage qu'on souhaite. C'est facile : en voyage, chaque instant vous offre 1000 bifurcations possibles. Alors en avant la roots-itude ! ça commence avec la traversée bagages szur le dos de la palmeraie, au zénith, mou comme un chamallow. ça s'ensuit par un voyage à 8 dans un taxi jusqu'à Ouarzazate. ça continue avec une âpre et longue négociation avec les chauffeurs de taxi pour poursuivre jusqu'à Aït-Benhadou. Et ça continue en me faisant prendre en stop par une Educ' spé Rochelaise complètement jetée. ça se finit en jouant au UNO avec les fils de l'instit' du village pendant qu'elle prend son cours d'arabe puis en jouant au jungle speed avec des Belges après qu'elle m'ait finalement redescendu à Aït-Benhadou ! Mon corps est rétabli : je lui ai fourni sa dose quotidienne de n'importe quoi. Je comprends aujourd'hui que ma Bonne-Maman soit en forme à 86 ans. La mollesse comme la dépression sont des luxes de riches. Le lendemain matin, je convaincs un Français avec qui je prends le petit-déj' d'abandonner épouse et fille à la visite de la kazbah pour marcher le long de l'oued jusqu'à Tamdacht. Ce gars (on a passé 2 heures à discuter sans que j'ai eu le temps de lui demander son prénom) a un parcours passionnant : après une fac de sciences et un DEA de géographie humaine, il a travaillé en Mauritanie et au Bénin pour la Coopération Allemande sur des micro-projets de développement et est maintenant Chef de projet du Parc national du Mercantour. Il m'a complété ma bibliograpie d'Amadou Hampâté Ba, m'a fait part de la conception de Le Clézio des milliers de petites procédures de travail qui brouillent l'analyse, m'a expliqué la gouvernance de la gestion des systèmes d'irrigation en écosystème oasien et, cerise sur le gâteau, a transformé en rêves un point d'interrogation qui me hantait (gentiment) depuis des semaines : la Mauritanie. Carte de l'Afrique à l'appui, il m'a dessiné son tracé idéal d'une traversée du pays, que je me suis immédiatement approprié. En 5 minutes, il a transformé mes inquiétudes sur un pays aux coups d'Etat permanents en pêches à l'aide de dauphins, océans de dunes et Méharées de déserts rocailleux avec des Maures Noirs. Après avoir traversé l'oued glacial et fait un peu d'escalade, c'est par les jardins que j'ai gravi la Kazbah de Tamdacht. Plus petite mais tellement plus authentique et moins touristique que celle d'Aït Benhadou. Je dîne avec deux Basques du sud, Ainoha & Iban, qui font donc partie de ces (rares) Biscayens qui n'estiment pas qu'il est inutile de voyager puisqu'il y a tout au Pays. Ils sont néanmoins Basques et, à ce titre, légèrement traditionalistes, vu que comme ils ont beaucoup aimé le Maroc lors de leur 1er voyage ici, cela fait la 4ème fois qu'ils y viennent. Le 17 matin, je me suis mis dans l'idée de faire du stop le long de la piste pour rejoindre le col du Tizi'n'Tichka (2200m) qui me sépare de Marrakech. La piste a l'air magnifique mais la neige tombée en abondance la veille et l'absence de souk dans les rares bleds traversés (et donc de transport) rendent mon aventure périlleuse. Je me rabats vers la route goudronnée en me faisant conduire par mes Basques à Marrakech, en me demandant ce qui aurait encore bien pu m'arriver dans ma téméraire idée originelle (mon ventre va nettement mieux, alors inutile de lui offrir en sacrifice des aventures épiques). Mon Basque est un ami du cycliste Iban Mayo mais à sa conduite, je me demande s'il ne confond pas avec Fernando Alonso. Ils s'interrogent pour savoir si les Basques sont les Berbères ou les Sarahouis du Maroc ! Après une sinueuse mais splendide traversée de l'Atlas, ils me déposent à 14h passées place Jema El'Fna. Le plan : acheter mon visa pour la Mauritanie (je n'ai pas envie de dépendre de l'humeur d'un douanier après avoir traversé les 1500 kms du Sahara occidental) et tracer en bus pour Essaouira. Plan foireux : un flic m'affirme que les ambassades sont à Rabat et que si je me dépêche, je peux attraper le train de 15h. Quelques secondes d'hésitation : de ma confiance en son ton assuré dépend mon programme des 2 prochains jours. Je saute dans un taxi et moins d'une heure après mon arrivée dans l'ancienne capitale du Maroc, je suis dans le train pour l'actuelle capitale. J'y croise 2 Bretonnes qui viennent chercher du travail au Maroc (je ne leur ai rien répondu, elles avaient l'air d'y croire). Quand je débarque à Rabat, sans aucune idée de ce que je vais y trouver (je suis sans guide de voyage du Maroc) mais avec la désagréable certitude que je viens de mettre un bon coup de boussole au nord, pas vraiment la route de l'Afrique noire. Rabat est une ville administrative : j'y trouve la même chose que dans les villes françaises : c'est plein de grands magasins, de distributeurs d'argent et d'Arabes. Je rejoins à pied la Médina (vu que je n'y connais rien, autant tenter la vieille ville), où je descends dans un hôtel miteux à moins de 5 euros la nuit, où je dîne dans la rue et où je rencontre un jeune qui m'explique que le footbaleur Marouane Chamakh n'est pas si bon que ça car de toute façon, il n'y a pas de bon 9 sans d'excellents 8 et 10.
18/12 : J'engage la conversation avec le chauffeur de taxi qui m'amène à l'ambassade de Mauritanie sur le foot vu que 90% des rencontres commencent de cette façon : "Première fois au Maroc ? D'où ça en France ? Ah, Bordeaux, la ville de Chamakh ?!". Je lui explique donc patiement et fort d'arguments que Marouane n'est pas un si bon joueur que ça car il n'y a pas de bon 9 sans d'excellents 8 et 10, ce à quoi il me répond que de toute manière, Platini et Zidane étaient les seuls excellents 10 de l'équipe de France. Merde, je ne sais plus quoi dire ... A 9h, je suis à l'ouverture de l'ambassade. Le retrait du visa ? "Demain midi ... Inch'Allah". J'hallucine : même l'obtention d'un visa est soumis à la volonté divine. Remarquez, le soir même, quand je demande au chef de gare de Casa sur quel quai attendre mon train pour Rabat, il me répond : "le 1er, Inch'Allah" !!! J'ai remarqué que cette formule omniprésente possède plusieurs sens : son premier est de remettre dans les mains du Créateur nos modestes detinées. Mais son sens courant tient davantage du "peut-être" et est utilisé poliment pour ne pas froisser son interlocuteur d'un non définitif. Inch'Allah veut donc aussi bien dire "Si Dieu le veut" que "parle à mon cul, ma tête est malade" ! Dans le train pour Casa, je tombe sur 2 sympathiques Flamands qu me racontent l'histoire d'un de leurs amis, parti traverser l'Amérique du Nord à pied. A pied, à pied. Quand, tombé malade, il a dû se faire conduire à l'hôpital, il s'est (une fois remis sur ... pieds) fait ramener à l'endroit précis où il avait interrompu sa route pour reprendre sa marche ! Arrivé le ventre vide en gare de Casa voyageurs, je m'installe à la terrasse du café, celui où Xavi et moi avions achevé notre voyage à Fès il y a 2 ans. J'achète quelques fruits et je commence à papoter avec mon voisin. Ahmed a 40 ans, une solide formation en gestion et 14 ans d'expérience dans le transport logistique international. Il vient de quitter son boulot pour prendre le temps de lire Marx et d'écouter Pink Floyd. Il m'invite déjeuner devinez quoi chez lui et me sert de guide toute l'aprèm' dans une Casa qu'il connaît par coeur. On traverse le quartier colonial, on longe le marché central où Lyautey venait faire ses courses (le premier Gouverneur du protectorat Français est le père toujours vénéré de cette ville marchande moderne), on admire la grande Mosquée Hassan II (construite en 1992 grâce à des contributions volontaires du peuple Marocain ... dont la récolte fut orchestrée par le Ministère de l'Intérieur !) et on se promène dans la minuscule Médina, seul vestige historique de cette ville résoluement occidentale et capitaliste. Finalement, après avoir passé 4 semaines à silloner le Maroc des champs, je ne suis pas déçu de faire la connaissance de celui des villes, autre facette de ce pays finalement très libéral. Hassan II voulait faire de ce pays un arbre qui a ses racines dans l'Afrique musulmane et ses feuilles en Europe. C'est exactement ça : une Monarchie de droit divin (le Roi estégalement le "Commndeur des croyants") où la religion est un postulat social (dans la réalité, tous sont par principe croyants mais il n'y a pas tant de pratiquants que ça) mais où le capitalisme est la nouvelle foi. Casa estun chantier énorme pour se transformer à coups de tramway et d'hôtels de luxe pour devenir en 2012 le Monaco Africain, et Tanger rêve grâce à des programmes immobiliers pharaoniques et aux investissements de Maersk de devenir un hub du trafic maritime Méditéranée-Atlantique, le Dubaï de la porte de l'Afrique. La voiture est devenue LE marqueur d'identité sociale, les citadines ont troqué leur voile pour un Carré Channel et l'alcool n'est plus tabou. Pour le plus grand bonheur d'Accor, Renault et BNP Paribas, mais également des capitaux judicieusement placés, et pour cause, de la famille royale.
Ahmed m'accompagne jusqu'à la gare de Casa port et me quitte en me remerciant d'avoir passé la journée avec lui ! Retour obligé dans l'hôtel miteux de la veille : faute de passeport, aucun autre ne m'accepte. Tout étonné de voir revenir un touriste, le gérant me confie la suite princière : le lit penche, il manque un carreau à la fenêtre qui ne ferme pas et la porte laisse passer la lumière des escaliers, mais j'ai une vue imprenable sur la rue ! C'est cavalier ici : ce matin, j'ai passé 1/4 d'heure à attendre quelqu'un à la réception avant que, maugréant à voix haute, le comptoir ne me réponde : le gars dormait derrière sous une micro-tente !
19/12 - Visite matinale de la Médina, du joli quartier des Oudaias puis de l'esplanade qui fut le chantier de ce qui devait être la plus grande mosquée du monde. Il ne subsiste que le massif minaret : son géniteur a décédé avant le terme de son pharaonique projet. Petit-dèj' pâtissier, impression et envoi des photos promises à ma "famille d'accueil", et direction l'ambassade. En attendant le précieux sésame Mauritanien, je fais connaissance avec un couple Polonais puis 2 potes Espagnols qui descendent à Bamako en fourgonette. Bilan : on embarque tous les 5 ! Deux belles paires de doux dingues. Les étudiants Polonais disposent de 3 semaines de congés. Ils ont pris le bus jusqu'en Allemagne, l'avion pour Fès, et leur objectif est de voir "l'oeil de l'Afrique" (un cratère de 80 kms de diamètre dans l'Adrar Mauritanien) et un Parc naturel près de Dakar (soit environ 6000 kmsde trajet), tout ça parce qu'ils ont vu de belles photos de ces 2 endroits ! Quant aux Espagnols, des travailleurs saisonniers, ils veulent rejoindre Bamako parce qu'ils y ont trouvé sur internet l'adresse d'une free party pour le 31 décembre. Ils ne parlent pas français, distribuent des stylos à tous les gamins qui leur en demandent et n'y connaissent rien en mécanique. Quand je quitte ce joyeux équipage qui tient autant de la troupe de saltimbanques que du radeau de la méduse, je me dis que j'aimerais bien suivre en caméra embarquée ce drôle de convoi de magnifiques inconscients du voyage. Je me permets de les prévenir qu'il vaut mieux faire le plein de monnaie (pas de distributeur en Mauritanie), de carburant et d'eau avant d'attaquer la "route de l'espoir" (Nouakchott-Bamako). Leur équipement fait toutefois envie : 1 grosse camionette équipée d'un matelas, d'un nécessaire de cuisine, de 2 VTT, d'un ordi pour la musique et les photos et plein de ballons de foot. De quoi faire le tour du monde, en somme ...

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