
Gorges du Todra - 1,2,3,4,5 et 6 novembre 2008
01/12 : Retour de Méharée. Long petit-déj pris avec mes 4 hôtes face aux dunes que je viens de traverser. Le fait d'être le seul client facilite le proximité des contacts avec les employés. Si bien qu'ils m'invitent à passer une nuit supplémentaire gratos. Mais après cette magnifique nuit, je sens qu'il est temps de passer à autre chose. Je quitte Le Soleil bleu à pied en direction du "goudron" (=route). La 1ère voiture m'amène à Rissani, d'où je prends un "grand taxi" jusqu'à Erfoud où je déjeune avec un vieux Marocain qui vit à côté de Marseille depuis 30 ans en tant qu'ouvrier agricole. C'est sur le toit que voyagera mon sac à dos jusqu'à Tinerhir : les soutes sont réservées aux moutons et je n'ai pas envie de me faire brouter mes caleçons. Chaque arrêt donne lieu au même sketch : il faut bien 4 ou 5 personnes pour enfourguer les moutons vivants dans les soutes ! Même si la nuit est tombée quand j'arrive à destination et que Tinerhir est inintéressante au possible, j'y passe une excellente soirée. D'abord, je m'amuse à marchander ma nuit à l'hôtel L'Avenir. Comme ça, pour rigoler. Ensuite, il y a plein de monde dans la rue et c'est bonne ambiance de déambuler entre vendeurs de chaussures, étals d'oranges et peseurs de cacahuètes. Je dîne 1/4 de poulet braisé avec frites et thé devant un film indien dans un troquet populaire. Ils sont tous fans de Bollywood ici : serait-ce parce que la morale hindoue est compatible avec des téléspectateurs musulmans ? Ensuite, passage au cybercafé mais il ferme à 22h alors que je suis sur Deezer, MSN, Facebook, Skype, Yahoo sports et que je mets à jour mon blog : je propose donc au patron de me laisser les clés, je fermerai son établissement et je viendrai lui ouvrir avec un petit-dèj' demain matin. Il me répond en me tendant les clés ! Ne me voyant tout de même pas passer la nuit avec la responsabilité d'un cyber marocain, je rentre à l'hôtel où le gars de la réception me propose lui aussi de prendre sa place pour la nuit ! Bon, c'est juste pour profiter de la connexion internet de l'hôtel mais il me laisse son bureau et m'explique comment tout éteindre avant d'aller dormir.
02/12 : Petit-dèj' sur la terrasse face à la palmeraie qui semble couler des Gorges du Todra. En attendant un "grand taxi" pour en remonter le cours, je rencontre Jenns et Karim qui logent dans une pension où je descends donc avec eux. Jenns est un éducateur spécialisé Allemand, 28 ans, globe trotter averti, qui parle très bien français. Karim est un Marocain de 38 ans ayant grandi en Allemagne où ses parents ont immigré dans les années 60. Ancien boxeur, guide occasionnel pour Allemands l'hiver au Maroc, relieur de livres en Allemagne l'été, il erre un peu. J'étais motivé pour me balader dans les Gorges mais on passe l'aprèm' à boire des thés dans divers cafés. Dans l'un d'entre eux, je fais connaissance avec Mélanie, originaire des Charentes, qui passe sa vie entre la France où elle gagne de l'argent en faisant des vacations d'animatrice dans des assos de Gens du voyage ou en ménages pour riches vacanciers de l'Ile de Ré, et les dunes de Merzouga où vit son fiancé Marocain. Heureusement pour le quota touristique de la journée, on finit l'aprèm' à se promener dans la palmeraie entre les palmiers dattiers, les oliviers et les parcelles de choux savamment irriguées. On traverse la kazbah, village fantôme construit en pisé et aujourd'hui abandonné.
03/12 : Bien motivés ("gespannt"), Jenns et moi partons dans une grande et belle virée à pieds au-dessus des Gorges (cliquez sur le titre pour voir une carte du relief où je me trouve). Rencontre avec des chèvres, des écureuils et un serpent. Belle vue plongeante sur les falaises, la palmeraie et au fond les cîmes du Jbel Sahro. On grignote des barres de chocolat, des mandarines et des BN. La descente est raide et ça finit en désescalde plusieurs fois. Première nuit dans un salon (c'est moins cher que les chambres - 3 euros la nuit, voire moins - et toutes les auberges le proposent).
04/12 : Journée pourrie, mais comme je disais la veille à Jenns après que ce dernier ait mal au bide après un thé à l'opium, "les mauvaises expériences font les bons souvenirs de voyage". Notre hébergeur nous loue des VTT pour remonter les Gorges. Au bout de 20 minutes, je réalise que mes roues, en plus d'être voilées, ne sont gonflées qu'à moitié. Je prends la pompe mais pschhiiiit ... à plat : ce con m'a filé un embout pour voiture. Je monte sur le vélo de Jenns pour descendre d'une main mon VTT, manquant de peu de me vautrer dans l'oued, jusqu'à un mécano qui prend un compresseur pour une pompe : le boyau sort du pneu ! Je le dégonfle un peu (mais pas assez) et retrouve Jenns pour découvrir que maintenant, c'est mon pédalier qui ne tourne plus rond. Je pédale d'un seul pied jusqu'au village suivant où je me fais réparer ça par un loueur de vélos. Cette fois, c'est bon et on rejoint l'hôtel Yasmina à l'endroit où les Gorges atteignent 350 m de haut. A peine l'a-t-on dépassé que paffff ! le boyau explose, victime d'un accident de surpression. Un vendeur de tapis témoin du drame me propose de lui laisser mon épave et de prendre la sienne, pardon, de me prêter son bi-cross, ce que j'accepte, bien motivé après 2 réparations à ne pas abandonner sur problème mécanique. Mais alors que je suis sur le VTT de Jenns, c'est son dérailleur que j'explose. Cette fois, inutile de retenter, fin de l'aventure et on rentre sur le toit d'un camion avec nos 2 bouts de ferraille. Tout petit déjà, j'avais tendance à casser mes équipements sportifs. De colère, alors que je devais avoir 7 ans, j'avais cassé en plusieurs morceaux mon vélo rouge à roulettes. Plus tard, j'ai trouvé le moyen de briser le cadre d'une raquette de tennis et même de rompre en 2 un ski. Heureusement que je n'ai jamais croisé Marie Trintignant ... Forcément, embrouille à l'arrivée avec notre hébergeur-loueur qui veut nous faire payer les réparations. On passe ensuite 2 heures à Tinerhir à attendre le bus de Jenns ... qu'il loupe finalement et se retrouve dans un bus pour Agadir où il n'avait pas prévu de se rendre. Moi, j'hésite plusieurs fois mais Karim me convainc de le suivre pour dormir dans le salon d'un camping. Ce 4 décembr était fait pour alimenter d'un couplet supplémentaire la chanson de Patriuce Caumon "Journée ratée".
05/12 : A 10 heures, Karim dort toujours quand je me réveille. Tant pis, je me casse, sinon, on va encore passer 2 heures à prendre le petit-dèj' puis des thés chez les cousins. Je me surprends à être satisfait de retrouver ma solitude et me mets à remonter les Gorges avec mes 20 kgs sur le dos. Épuisé au bout de 2 bonnes heures, je m'arrête regarder les grimpeurs escalader les falaises du Todra, très réputées à ce qu'il paraît dans le monde de la grimpette. Je recroise mon vendeur de tapis de la veille qui se marre bien en me voyant monter avec mes sacs. Heureusement, je fais un bon bout de chemin avec Antonio, Madrilène adorable qui bosse au service des sports de l'Ayutamiento de Madrid. Faut dire qu'il est instructeur de plongée, nageur et fan de canyoning. Je n'ai donc aucune "verguenza" d'accepter qu'il me porte mon petit sac à dos. Il me conseille de passer par les Canaries et en particulier par la Isla de la Palma. Il me quitte en me conseillant de bien m'étirer après mes journées de trekks : cocasse scène quand il joint le geste à la parole et qu'on se retrouve tous les 2 à terre au milieu de nulle part en drain d'improviser une session de gym tonic à la Vronique & Davina. Je poursuis seul ma remontée du Todra une bonne heure après cette nouvelle "belle rencontre" ravigorante avant qu'un minibus me monte jusqu'à Tamtatouchte. Je voyage sur le toit entre des moutons et un fier Berbère qui me raconte l'histoire de son peuple. Dénommés ainsi par les Romains (Cf. Barbares = ceux qui ne parlent pas la même langue), les Berbères se sentent très différents des Arabes qui les ont progressivement islamisés et arabisés. Ces peuplades originelles d'Afrique du nord (ils se sentent de la même race que les kabyles d'Algérie et les Maures de Mauritanie) ont réussi à conserver dans leurs montagnes leur langue (ou plutôt leurs langues : il y a 4 familles lexicales de berbère - ou amazigh - au Maroc, qui se déclinent elles-mêmes en de multiples dialectes selon les vallées), leur alphabet et leur musique, et ont obtenu récemment de l'Etat d'intégrer un peu de leur langue dans l'enseignement (il faut dire qu'ils représentent une forte majorité de la population). Nombreux sont ceux qui me conseillent de privilégier l'apprentissage de leur langue à l'arabe, car s'ils me la traduisent, "c'est comme quand on traduit une chanson, on en perd le goût". Mbark me dira plus tard : "Nous, les Berbères, on parle avec le coeur, on est droits ... les Arabes, ils cherchent toujours à profiter". Le Pen, Berbère ?! Je saute du camion à l'entrée de Tamtatouchte et je descends à l'hotel Baddou où une troupe d'Espagnols vient de débarquer en 4x4. Il est 15h30 : largement le temps de grimper sur la montagne pour le coucher du soleil. L'ascension, déchargé de mes sacs, se fait à un bon rythme, mais la fin est beaucoup plus longue que ce que j'avais prévu depuis la vallée, d'autant que la fin s'effectue dans la neige. Le résultat en vaut néanmoins la peine, les montagnes changeant de couleurs au fur et à mesure que le soleil tombe. Le retour est plus galère et la lune est déjà haute dans le ciel quand j'arrive au village après 2 heures de descente dans un cours d'eau à sec. J'avale 2 bols de soupe harira et une plâtrée de couscous au dîner (il est vrai qu'aujourd'hui, je n'ai avalé que 2 thès et quelques biscuits malgré 7 heures de marche) en observant la quinzaine d'Espagnols. Tout le contraire de mon Antonio d'aujourd'hui en termes d'ouverture au monde et aux autres. Depuis qu'ils sont arrivés, les hommes jouent au quinito (sobre) et les femmes au loto, en gueulant bien fort. Je les avais croisé en bas des Gorges : les hommes conduisaient à fond leur 4x4 et les femmes assises à côté prenaient des photos sans même s'arrêter. Après le dîner, ils vont chercher leurs bouteilles de rhum et se mettent à danser. Seule une femme m'adresse la parole et m'offre un verre (1ère goutte d'alcool depuis 3 semaines, que je ne finis pas : pas d'entorse à mon programme d'entraînement pour la seconde édition du Raid Aquitaine nature prévu fin mai 2009 !) en me racontant qu'ils viennent de Ceuta (enclave espagnole au nord Maroc) et font le tour du pays en 9 jours. Quand je lui dis que je compte aller en Afrique noire, elle me répond horriffiée : "Y no tienes miedo de la guerra ?!". Une occidentale vivant sur le continent africain et qui assimile Afrique noire à conflits ethniques incessants : navrant.
06/12 : Gros petit-déj' au soleil avant un nouveau trek de 5 heures : je me découvre une passion pour les longues marches solitaires. I'm a happy lonesome cowboy ... Je pars avec de l'eau, 1 paquet de biscuits et 4 mandarines affronter le Tougou n'Ammas par les sentiers de bergers. Rien de tel que ces chemins tracés par des milliers de passages de moutons. C'est lisse, ça monte régulièrement et ça permet d'observer les cabanes de fortune construites dans les falaises par les bergers. Peu d'animaux, si ce n'est un groupe d'une vingtaine de perdrix qui font un bruit incroyable en décollant et quelques écureuils. Les cerfs sont plus haut dans les montagnes et les loups ont disparu (certainement la faute aux irrigations de Meknès). Simplement des touffes de thym par milliers (à moins que ce soit du gingembre ou du sarrasin), de rares feuillus et des cours d'eau qui jouent à disparaître puis réapparaître sous forme de résurgences. Un spectacle de Far west très agréable pour la rando : peu d'obstacles, excellente visibilité, pas de neige et dénivelé très raisonnable (de 1800m à 2300m). Arrivé au sommet, je mesure la distance qui me sépare des Gorges du Dadès que je pensais un moment rejoindre par les montagnes. La piste de Tamtatouchte à Msmrir fait 45 kms avec un passage à 2800m mais la neige tombée en abondance il y a 15 jours l'a rendue impraticable. Les petits chemins de nomades permettraient de couper mais il me faudrait les services d'un guide et d'un mulet pour parvenir à mes fins, à condition de décoller à 6h30 du matin. Au retour, je croise 2 bergers mais la discussion tourne court : au bout de 30 secondes, j'ai épuisé mon vocabulaire arabe et ces incultes sont infoutus de converser en français, anglais, allemand ou espagnol ... On partage donc une mandarine, ils me font une démonstration de fronde et je rentre au village, profitant des derniers rayons pour déambuler entre les kasbahs abandonnées et les impeccables parcelles de luzerne que des femmes ramènent sur le dos dans d'énormes balluchons. Je m'arrête dans un autre hôtel demander s'il y a d'autres touristes dans l'espoir de partager les frais d'une traversée en mulet : pas de touriste mais 1 heure à me faire servir du thé. Je dîne à Baddou et passe la soirée à boire du thé au romarin (à moins que ce soit du céleri ou de la salsepareille) en revisitant ma géographie des pays et capitales du monde grâce à un Atlas puis en discutant avec Ali et Mbark qui ont pris l'outare et chantent en berbère. Après avoir enregistré une chanson qu'ils interprètent fièrement s'ensuit une discussion dont je commence à avoir l'habitude. Mbark insiste pour que je trouve rapidement une femme ("un mois, ça suffit à savoir ce qu'elle a dans la tête"), que je me marie (prévoir de 4 à 7 jours de festivités) et que je fasse des enfants (le 1er garçon s'appellera Mohammed, la 1ère fille Fatima, c'est toujours comme ça) pour qu'ils puissent m'aider aux travaux des champs puis subvenir à mes besoins quand je serai trop vieux pour y travailler moi-même. Et à défaut d'enfants, une femme, au moins, ça tient chaud la nuit. Ce soir, je dormirai au salon : c'est moins cher et il y fait plus chaud.
Gorges du Dadès - 7,8,9,10,11,12 décembre 2008
07/12 : J'avais prévu de redescendre à Tinerhir avec le patron mais il est déjà parti depuis belle lurette quand je me lève à 10h passées. En ces jours qui précèdent l'Aïd, c'est le grand chambardement ("les jaquettes s'agitent en ville", comme on m'explique) : il faut rentrer au village familial après être passé au hammam, chez le coiffeur et le tailleur. Je prends un gros petit-déj' en révisant mes pays du monde puis je bouquine torse nu au soleil, sans trop savoir comment va tourner la journée (j'aurais espéré qu'il fasse mauvais pour me donner un prétexte pour rester bouquiner la jolie bibliothèque de cette paisible auberge mais il fait désespérément très beau), en discutant avec les 3 jeunes qui tiennent l'auberge ... jusqu'à ce que le cuisinier Haziz, un mince et discret Berbère de 18 ans, me propose de rentrer avec lui dans les Gorges du Dadès dont il est originaire. Le voyage est épique : le chauffeur de taxi profite du trajet pour laisser le volant à un ami à lui qui apprend à conduire. Quand il reprend le volant, je suis à peine rassuré : heureusement qu'il y a des passages où le bitume a été emporté par des crues passées de l'oued pour l'obliger à lever le pied dans ces Gorges tortueuses. Il lâche souvent le volant pour applaudir au rythme de la musique et passe son temps à trafiquer l'autoradio qui déconne. A Tinerhir, on passe par l'hôtel L'Avenir, le temps pour Haziz d'acheter une belle casquette et pour moi de retrouver le gars de la réception qui m'avait laissé son ordi. En attendant le bus pour Boumalne-du-Dadès, je croise le gars qui m'avait accompagné à l'hôtel le jour de mon arrivée, le serveur du troquet populaire puis l'accompagnateur du bus d'Erfoud : ça fait 5 jours que je suis dans le coin et j'ai l'impression de connaître tout le monde. Arrivés à Boumalne, je crois assister à l'enregistrement d'un nouveau record mais l'absence de juge officiel du Guinness Book ne nous empêche pas de nous entasser à une bonne trentaine dans un minibus. Je suis assis sur 1/4 de fesse, je ne sens plus ma jambe gauche, ma colonne vertébrale forme 3 scolioses et ma tête est coiffée par le cheich de mon voisin. Pas pour longtemps : au bout de 10 minutes, on s'arrête environ 1/2 heure pour réparer le clignotant gauche tombé en panne. Personne ne bronche et en repartant (sans avoir réparé quoi que ce soit, soit dit en passant) ça rigole. On arrive chez Haziz. Ses 3 soeurs lui sautent au cou (ça fait 2 mois qu'il n'est pas rentré). Sa mère Fatima me tend la main gauche : la droite est remplie de henné qui sèche à l'abri d'un sac plastique. On nous fait asseoir dans le canapé face à la TV (qui diffuse un film indien), une couverture sur les genoux puis les soeurs nous servent le thé puis le dîner. Bien élevées, ces petites : elles nous remplissent les verres de thé, nous amènent les plats et nous pèlent même clémentines et bananes. Comme aucune ne connaît là où travaille Haziz, je sors mon appareil photo et toute la famille se regroupe pour voir comment c'est dans la vallée d'à côté. La maison est en dur, il n'y a pas l'eau courante mais l'électricité. Le sol est en ciment et les murs bleus sont presque vides, ce qui n'est pas plus mal, vu le goût prononcé des Marocains pour la déco kitsch (fleurs en plastique et images de chutes de cascade d'eau dans les pastels de rose et de bleu). On m'a préparé un bon lit dans la plus grande chambre et Haziz me dit qu'il me fera découvrir demain sa région et qu'après-demain, je resterai pour l'Aïd. Je me dis en me couchant : "Si ça, c'est pas du voyage ..."
08/12 : Petit-dèj' aux crêpes (msems en berbère) et pain faits maison au feu de bois. Zora se charge d'y étaler le miel, de les rouler et de nous les donner. Haziz m'amène ensuite sur les petits chemins qui longent les jardins irrigués par le Dadès pour une ballade de 10 kms jusqu'à Tamlalt, connue pour ses falaises en "doigts de singe" eu égard aux énormes roches limées par le gel et le vent et ressemblant à des énormes doigts boudinnés de chimpazées. Le temps de boire à la source, de longer des vieilles kazbahs abandonnées, d'observer grenouilles, cigognes et hérons et de zigzaguer entre figuiers, noyers et platanes. Ces Gorges sont plus larges, moins élevées et à la végétation assez différente par rapport à leurs voisines du Todra. On repasse à Boumalne : Haziz doit s'acheter un pantalon neuf pour l'Aïd et on va tous les 2 au coiffeur (3 euros la totale cheveux + barbe). En sortant, je me mange la porte bien comme il faut (les portes sont basses ici et je collectionne les bosses). En remontant à Aït-Ouffi (le bled d'Haziz), je fais connaissance avec Francis, un gars de Mulhouse tombé amoureux de la région qui y revient chaque année y passer 1 à 2 mois. Plus roots, tu meurs : il a peu de bagages, des sandales aux pieds (il avait investi son RMI dans des belles shoes mais se les ai faites emporter le 1er jour en traversant l'oued en crue) et va de campement nomade en maison Berbère. Son truc : faire des portraits photo des autochtones et leur filer l'année suivante. Il compte comme ça suivre la vie des gens d'ici et tirer leur portrait à différents moments de leur vie. Plutôt que de faire une thèse sur les paysans du lac de Paladrue en l'an 1000, si il y a un jour un sociologue qui travaille sur les évolutions morphologiques des Berbère au début du XXIème siècle, on ne sait jamais ...
Le poulet mariné aux olives, oignons et raisins au dîner est succulent. Ce soir (elles font un jour sur deux avec Asna, tandis que la petite dernière Nora apprend en les regardant), c'est Zora qui était aux fourneaux. C'est elle qui a transmis à Haziz ce talent qu'il met à profit à l'hôtel Baddou. Je m'améliore dans l'usage du pain comme fourchette et je bois désormais dans l'unique gobelet familial l'eau du puits : demain, c'est l'orgie de l'Aïd, alors autant me préparer ...
09/12 : Le grand jour. Celui pour lequel on met sa plus belle tenue, on traverse le pays pour retrouver la famille au bled, celui aussi pour lequel on économise longtemps pour se payer le mouton, au pire une brebis ou une chèvre pour les plus pauvres. La journée est chargée, alors elle commence dès 8 heures. Après le riz gras et la soupe de légumes du petit-dèj', le défilé commence : à chaque instant, une femme, un homme, des enfants rentrent et se déchaussent pour saluer longuement par des accolades et baises-mains (et front pour les plus anciens) chaque membre de la famille dans de longs salamaleks auxquels je me plie amusé ("Salam Aleikoum ! Labas ? Métanit ? Birher ? Allahmdoulilaih ! Borrok Aïd !". A chaque fois, la mère insiste pour offrir le thé et quelques pâtisseries mais les voisins (car il s'agit de tous les villageois) refusent poliement, ce qui donne lieu à 4-5 échanges supplémentaires de salamaleks. Vers 10h, on sort dans la rue où tout le monde se retrouve. Sauf Fatima qui tient la maison et Zora qui, à 22 ans, n'a plus l'âge et doit rester veiller sur le foyer avec sa mère. Même cérémonial : impossible de faire 10 mètres sans saluer tout le monde. On se dirige alors vers l'ancienne mosquée qui tient lieu de place du village pour y retrouver tous les enfants. C'est l'orgie : en l'absence de contrôle parental (les pères sont à la mosquée et les mères à la cuisine), ils s'achètent des sucreries : ça se prête les sucettes, ça se colle du caramel sur les vêtements, ça se lance des yaourts et ça récupère des bonbons tombés dans la poussière. Les emballages partent dans la nature (si le respect de l'environnement est une question d'éducation, j'ai bien peur que ce ne soit pas encore pour cette génération). Je m'interroge devant cette effusion de sucreries : Coca-Cola a inventé le Père Noël à ses couleurs ... et si l'Aïd n'était qu'une vaste campagne de promotion financée par le LDM (Lobby des Dentistes Musulmans) ?! C'est l'ambiance d'un carnaval en France ou d'un San Ignacio au Pays Basque espagnol. Haziz retrouve tous ses amis d'enfance et les éclats de rire le disputent aux bruyantes effusions d'amitié. Puis vient le temps de retrouver la cour familiale pour reproduire ce geste d'Abraham commun aux chrétiens et musulmans. Les cris des enfants ont laissé place aux bêlements desespérés des moutons qui rejoignent eux aussi leur dernière demeure au bout d'une corde ou sur les épaules de leur bourreau. Haziz revient de la petite cour au-dessus de la maison avec le plus vieux mouton, sous le regard terrifié de ses 6 congénères à 4 pattes qui semblent capter que comme ses prédécesseurs chaque année à la même époque, il a peu de chance de revenir brouter les feuilles du prunier. C'est l'heure pour les égorgeurs, équarisseurs et bouchers de silloner le village armés de leurs longs couteaux aiguisés pour l'occasion. Macabre procession. Le coup de lame fatidique est rapide et précis. Je l'observe à travers l'écran LCD de mon Olympus 1030 sw, c'est quand même moins gore et plus urbain. Le plus trash, ce sont les multiples convulsions de la bête dont la tête ne tient plus au corps que par la colonne vertébrale. Une fois définitivement calmée et pendue par les pattes au prunier, le dépeceur débarque. Visiblement soucieux de la montée de température qu'a du suivre chez le stressé équin sa dernière "prise de tête", il lui ôte sa petite laine à l'aide d'une technique aussi simple qu'efficace : un petit trou dans la peau pour souffler dedans jusqu'à ce que le mouton gonfle comme un ballon, sa peau se décollant du corps. Même procédé pour les intestins. On est peu de choses. La tête part griller sur le feu, les abbats sont nettoyés à grande eau et la laine sèche au soleil, sans transition pour servir d'oreiller. Lavoisier avait raison : "Dans le mouton, tout est bon". Je vous raconterais volontiers le menu du déjeuner mais j'ai tellement mangé ce jour-là que je ne m'en souviens plus. L'après-midi, le carnaval reprend et notre cortège met 2 bonnes heures à rejoindre le café du coin, saluant au passage les 283 voisins non rencontrés le matin ... et les voisines (les occasions sont rares) ! Les quelques flaques de sang ici ou là n'enraient en rien le bel ode à la convivialité qui se joue dans ce village qui s'apparente et se vit comme une grande famille. Devinez ce qui nous attend pour dîner ? En l'absence de frigo, il faut consommer la bête tant qu'elle est encore chaude. Je m'empiffre alors gaiement jusqu'à saturation de brochettes de l'anougoul (= mouton en berbère), star posthume mais incontestée de la journée qui ressemble à un 1er de l'an chez nous, le froid en moins. Puisque j'avais donné 20 DH à Asna et Nora ce matin pour s'acheter des bonbons, j'offre à Zora un paquet de gâteaux qui sont dégustés aussi sec. Je montre mes photos de la fête à la famille en leur promettant de les leur envoyer. Nora part à la cave en s'amusant beaucoup avec ma lampe frontale sur la tête. Elle est drôlement intelligente, cette petite, mais à 13 ans, c'est déjà fini pour l'école. Malgré la visite en juin dernier de l'inspecteur venu recommander à sa mère de l'envoyer au collège, sa place est désormais à la cuisine. Pas question de payer le bus tous les jours pour Boumalne. Je propose bien à Haziz de le faire (à 1,30 euros/jour, je ne suis pas non plus Mère Thérésa, et vous imaginez l'investissement si elle devient la 1ère femme Premier Ministre du Maroc ?!) mais il m'explique gentiement que c'est inutile. Trouver un travail ? Mais les filles ne travaillent pas, voyons ! C'est bon pour les Arabes de la ville, ça ! Les Berbères des montagnes, elles restent dans leur cuisine comme leurs mères et les soeurs avant elles en attendant qu'un mari les envoie dans une autre cuisine. Le goudron, l'antenne parabolique et le Coca-cola n'ont pas encore déstabilisé l'ordre social traditionnel. Après un thé et un lavage de mains grâce à une théière d'eau tiède versée au-dessus d'une bassine, tout le petit monde s'allonge en s'endormant tranquillement devant le feuilleton (indien). A en juger par leurs interpellations en berbère à mon égard, j'ai l'impression de faire partie des meubles !
10/12 : Ahmed, le patron de l'hôtel Baddou, a appelé Haziz ce matin pour qu'il reprenne du service : sa femme est sur le point d'accoucher et il y a des clients. Dur pour Haziz qui n'aura passé que deux jours en famille dans son village où il ne reviendra pas avant 5 mois. Dur aussi pour sa mère et ses soeurs : avec un père chauffeur de taxi largement absent et un autre frère qui passe son temps enfermé dans sa chanmbre à fumer des joints la musique à fond, c'est Haziz l'homme de la famille. A 18 ans, il semble l'avoir bien compris, lui qui ne fume pas en famille pour donner l'exemple et qui donne un peu d'argent à sa mère pour qu'elle achète des vêtements à ses soeurs. Le mektoub (1) m'a envoyé dans une famille ordinaire. 6 enfants (4 filles : l'aînée vit à Agadir avec son mari et ne revient qu'une fois l'an et les 3 autres attendent de faire pareil, et 2 garçons qui seuls ont eu le droit d'aller au collège et de chercher un travail), pas trop riche (peu de linge, chambres presque vides) ni trop pauvre (TV, 7 moutons, quelques poules et un lopin de terre pour les légumes et épices). Je me demande quand même ce que la mère et ses 3 filles peuvent bien se raconter à longueur de journées, qu'elles passent ensemble, jusqau'à dormir sous les mêmes couvertures.
Devinez ce qui m'attend au petit-déjeuner ?! Haziz part bosser en me disant que sa maison est ma maison et que je peux rester dans "ma" chambre autant de temps que je veux, ses soeurs s'occuperont de moi. J'insiste quand même pour refuser qu'elles me lavent mes chaussettes (un fond débile de fierté occidentale) mais je n'ai pas d'autre choix que d'accepter le pique-nique (devinez à quoi ?) et un cheich, qui me sera bien utile à la fois pour passer inaperçu et pour couvrir oreilles et cou. Je laisse à Haziz un polo et un flacon de parfum, maigre offrande au regard de leur hospitalité infinie. Je laisse dans "ma" chambre mon gros sac et ne prend que l'essentiel dans le petit sac à dos avant de partir moi aussi, mais pour remonter les Gorges du Dadès en VTT, histoire de ne pas rester sur l'échec de la précédente expérience, de compléter mon entraînement pour le Raid Aquitaine nature et de voir à quoi ressemblent les sommets de ce côté-ci de l'Atlas. Nora m'accompagne 2 kms jusqu'à l'hôtel où bosse son autre grand frère qui loue des vélos. Je profite du trajet pour me faire enseigner les chiffres jusqu'à 10 en arabe. Elle repart toute contente avec une tablette de chocolat et moi tout content avec un beau VTT. Direction Msmrir : 30 kms avec un col à 2000 mètres. J'en chie comme il faut mais quel plaisir d'évoluer en vélo dans ce décor de montagnes désertiques. Je débarque en fin d'prèm' à Msemrir dans un hotel superbement pourri : le faux-plafond s'écroule, le lavabo fuit, les WC sont crades, la douche tordue ne fonctionne plus et je dois faire le tour des chambres pour trouver un drap et des couvertures. Inutile de dire que je suis le seul client : ça tombe bien, il n'y a plus qu'une chambre qui ferme à clés ! De toute manière, je ne me souviens plus à quand remonte ma dernière douche et j'ai pris l'habitude de faire mes besoins dans la rivière, alors le confort matériel, j'ai oublié ce que c'est. J'établis mon QG dans le café d'à côté où, miracle, je trouve une connexion internet. Le barman me laisse son troquet le temps d'aller dîner chez lui et l'hôtelier me dit de le faire prévenir quand je voudrai rentrer dormir : pas compliqués, les gens d'ici ! Je rentre vers 23h, frigorifié, et je suis finalement bien content de dîner (au lit) les brochettes de devinez quoi.
11/12 : Je réveille presque le barman quand je frappe à la porte de mon QG pour le thé matinal avant d'affronter un long périple où le "tout-terrain" de VTT va prendre tout son sens. Objectif du jour : poursuivre la route jusqu'à ce qu'elle devienne impraticable. 50 kms de piste à travers un chapelet de petits villages où les enfants m'interpellent pour demander un tylo, un bonbon ou un dirham ou simplement pour me serrer la main. Peu de dénivelé (je suis sur un plateau) mais quelques difficultés techniques liées à l'état de la piste (boue, neige, glace). Au bout de 20 km, j'arrive à Tilmi, dernier bourg avant la très haute montagne. Faute de place (c'est jour de marché), je m'assois à la table de 2 vieux. Je n'ai pas le temps de commander que j'ai déjà un verre de thé. Heureusement que je viens d'acheter des dattes, ça me donne quelque chose à offrir en échange. Au moment où je veux payer ma tournée, l'un d'eux refuse : "Viens, c'est l'heure de manger". Après tout, c'est bien vrai et ma maman m'a appris qu'il ne faut pas dire "non" sauf si on me propose des bonbons. C'est à partager son repas chez lui qu'il m'invite. En entrée, du pain qu'on trempe dans du beurre fondu chaud (pourquoi pas ?), puis des brochettes de devinez quoi. C'est un militaire à la retraite qui a fait les conflits du Sahara occidental puis (carte de Bosnie et photos à l'appui) l'ex-Yougoslavie aux côtés des forces françaises sous mandat de l'ONU. Le plus dur, c'est de refuser les invitations à passer l'aprèm' à faire le tour des cousins et voisins pour manger le devinez quoi (c'est l'occupation traditionnelle des 4 jours qui suivent l'Aïd) puis dîner le couscous et rester dormir. Je vide mon sac de la mandarine et du Mars qu'il me reste mais il me le remplit aussi sec de cacahuètes, de biscuits et d'une bouteille de Coca. Je poursuis la piste comme promis à moi-même jusqu'à ce que mon VTT et moi soient couverts de boue et de neige fondue. Retour sur Msemrir, juste le temps de troquer VTT contre bonnet avant de monter à pied sur les collines pour le coucher du soleil. Le sport, c'est comme les voyages : plus on en fait, plus on a envie d'en faire. Après avoir traversé les champs en bord de rivière et franchi celle-ci grâce à une grosse branche jetée en travers, je cours après mon ombre grandissante et c'est en nage que j'atteinds le sommet avec d'un côté le soleil qui se couche, de l'autre une énorme pleine lune qui se lève. Je croise un lièvre en redescendant. Grand moment : j'enfile une paire de chaussettes toutes neuves, souples et inodores achetées au marché de Tilmi. Le barman et l'hôtelier me laissent comme la veille leur établissement et il doit faire à peine 5°C dans le lit où je m'endors en pull, tellement recroquevillé que j'en ai des courbatures au réveil.
12/12 : Réveil matinal (8h30). Je me laisse offrir le thé par l'hotelier et enfourche mon VTT habillé comme un oignon (collant Omar + jean's, 2 T-shirts + sweat + pull + imper, gants + bonnet + cheich). Emporté par ma fougue sportive du moment, je fais un détour pour le barrage d'Oussiki, détour de 18 km qui finit en roulant sur le mince parapet d'une conduite d'irrigation avant de parcourir les derniers mètres à pied. Le barrage est décevant mais j'en profite pour faire sécher mes vêtements et improviser un petit-dèj' en maillot. Je rencontre en chemin 2 Français qui vivent à Dakhla (dernière ville marocaine avant la Mauritanie) où ils m'invitent début janvier et qui me recommandent pour le soir l'auberge Chez Talout à Skoura. Je rends un VTT immaculé de boue puis me fais interpeller 2 fois par mon prénom sur la route de ma "famille d'accueil" où m'attend un couscous et des brochettes de devinez quoi. Comme je m'y attends désormais, je dois user de maintes formules de politesse avant de les quitter pour refuser de me faire laver mes vêtements, de rester dormir, d'emporter unn pique-nique ... et de ramener Zora en France pour qu'elle me fasse la cuisine (là, j'avoue que j'ai marqué un temps d'hésitation, des fois qu'il me vienne des remords quand je n'arrive pas à me faire inviter à dîner et que je me retrouve seul devant Soir 3 et une assiette de pâtes). Il fait nuit quand je débarque à Skoura, sans éclairage ni taxi et avec comme seule indication "sur la droite en sortant du village". Je marche 20 minutes avant qu'un gars me propose le porte-baggages de sa mobylette. Heureusement car en fait, c'st à 5 kms et pommé au milieu de la palmeraie. Trajet épique : sa vieille mob refuse les montées, éclaire comme un stroboscope et zig-zague entre les dattiers sur une étroite piste cabossée. Bien content d'arriver chez Talout, une auberge magnifique où je recroise pour la première fois depuis Tanger une douche, un miroir et des WC non turques.
(1) Mektoub désigne le destin en arabe. Il traduit le fatalisme présent de la culture arabe. NDLR : J'aurais pu mettre cette précision dans une parenthèse mais une note de bas de page, je trouve que c'est la classe ...