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Afficher Une année sympathique sur une carte plus grande

jeudi 29 janvier 2009

"Caminante, no hay camino. Se hace el camino al andar" - Antonio Machado


10/01 - Azougi

Parvenu à Choum, le 4x4 ne veut pas poursuivre sa route, faute d'un nombre suffisant de passagers pour rentabiliser le trajet. Le chauffeur me laisse en plan après m'avoir demandé de payer 2 places. J'ai beau être un homme libéré, c'est pas si facile : il fait faim et commence à faire bien chaud. Je hausse le ton au milieu de la place du village en disant que quand il y aura dans ce bled quelqu'un pour m'amener à Atar, qu'il vienne me chercher, et vais m'asseoir à l'ombre contre une maison. J'ai de quoi boire et manger sur moi, je viens de passer 24 heures à attendre, je suis prêt à tenir un siège, même pour n'éviter de payer que 6 euros. Pour le principe. Ce qui ne tue pas rend plus fort. Des gamins intrigués viennent me rendre visite et me font chanter "A la claire fontaine" avec eux (les Têtes Raides ne sont pas encore au programme scolaire). Finalement - comme toujours en Afrique - tout finit par s'arranger : moyennant un petit supplément de chacun, le chauffeur a de quoi faire son plein et les 120 kms de mauvais piste qui nous séparent de la capitale de l'Adrar. On longe puis on escalade un beau plateau gréseux noirâtre. A Atar, vide en ce début d'aprèm', je croise devant le seul cyber du coin Louisette, une enseignante à la retraite qui vient depuis 10 ans ici livrer des fournitures scolaires pour le compte d'une asso française. Elle me propose de venir prendre le thé avec elle chez son ami Brahim, voire de m'amener dans le proche oasis nommé Azougi où elle doit se rendre ce soir. Banco. Brahim me trouve un poulet-frites à emporter et je fais plus ample connaissance devant le thé, avant d'embarquer pour Azougi où je pose mes sacs dans une auberge (Chez Kassem) au fond d'un tikit (petite case ronde en palme). Juste le temps de grimper sur la petite dune derrière pour observer le coucher du soleil. mais ce soir, le spectacle est ailleurs. A l'exact opposé, quelques secondes après l'extinction des derniers feux solaires, commence à s'élever la lune au-dessus du plateau qui fait face, telle une bulle de savon, superbement pleine. Elle paraît gigantesque : on distingue très clairement à sa surface les parties claires des plus obscures. Depuis 2 mois que je vis dehors, je suis "naturellement" attentif aux éléments qui m'entourent. Mais c'est la première fois que je suis le témoin de cette simultanéité. Moins d'une semaine plus tard, il faudra attendre 4 heures après que le soleil soit couché pour que sa petite soeur ne montre le bout de son nez ! De quoi me faire réfléchir pendant des heures les jours qui suivront dans le désert à quel astre tourne autour de qui, et comment, et à quelle vitesse. Je remarque aussi qu'ici, les quartiers de lune sont "penchés" par rapport à chez nous : en France, elle est éclairée par la gauche ou par la droite; en Mauritanie, par dessus ou par dessous (c'est probablement pour ça que le drapeau du pays est orné d'un croissant dont l'arrondi est en bas). Je dîne avec d'autre Français de passage (dont Louisette ainsi que Christelle et Stéphane) et Cadi, le responsable d'une agence de voyages. Grand moment de solitude quand je me rends compte que je suis le seul, depuis 5 minutes, à me re-servir des frites à la main directement dans le plat ... A la fin du repas, je vais m'asseoir à côté de Cadi pour mettre mon sort entre ses mains : "J'ai 2 chameliers, me dit-il; qui terminent jeudi matin avec un groupe de touristes près de Terjit et qui ont 3 jours de marche pour rentrer chez eux. Si tu veux, tu les accompagnes. La voiture part d'Atar jeudi à 9h devant mon agence". Tope-là ! Il me reste donc 4 jours pour me préparer physiquement et psychologiquement à un stage commando ...

11/01 - Chinguetti

Revenu sur Atar, j'aide Louisette à charger quelques cartons de fournitures scolaires dans un 4x4 avant de chercher une voiture pour Chinguetti. Le taxi prévu me demande 2.800 UM, ce qui me paraît excessif. Je tourne les talons, persuadé qu'il va me rappeler pour entamer les négociations. Mais les Maures ont leur fierté, pour ne pas dire leur orgeuil. Et moi, j'ai ma théorie selon laquelle le fait d'accepter de surpayer sous prétexte qu'on est touristes et qu'on en a les moyens; ne fait qu'accroître le fossé culturel entre Occidentaux et locaux pour qui Blancs se résume de plus en plus en "simple pompe à fric". Je me retrouve donc, comme à l'entrée de la palmeraie de Skoura, comme un con avec mes pricipes mais sans moyen de locomotion. Le hasard (?) fait que je tombe sur 2 Belges dans la même situation. Elodie est instit' au Sénégal depuis 3 mois, vivant dans une famille sénégalaise et apprenant le wolof. Habituée des voyages, elle a poursuivi un précédent trip au Belize et Guatemala malgré une infection qui lui rongeait le tympan. Son pote est venue lui rendre visite pour un périple en Mauritanie. Il a l'humour de Benoît Poolvoerde : à un gamin qui pousse une petite voiture en fil de fer au pied des dunes et qui lui demande un Bic, il répond "T'as une voiture télécommandée, le plus grand bac à sable du monde et tu veux me faire croire que tu vas faire tes devoirs scolaires ?!". A 1700 UM, sans plus se soucier des tomates et poivrons sur lesquels on est assis, on file sur Chinguetti, à l'arrière d'un pick-up. Habituellement bouréee de touristes, la mythique cité millénaire du trafic transsaharien en est aujourd'hui vide. La faute à la crise, au meurtre de 4 Français l'an dernier à Aleg qui a suspendu pas mal de tours opérateurs (et le Paris-Dakar) et à l'arrêt des charters de Point Afrique. Un drame pour l'économie locale qui ne vit que de ça mais tant mieux pour moi : l'auberge Dar Sahara, annoncée à 60 euros la nuit dans le Routard m'en coûte 5, et le double en pension complère. Son patron, Ahmed Bou Amou, connaît parfaitement la région. Il nous fait visiter la vieille ville, son petit musée familial et sa bibliothèque : des ouvrages inestimables de poésie, d'astrologie et de religion arabes des XIIIè, XVè et XVIè siècles, déliocieusement illustrés et calligraphiés. L'encre et le papier étaient ramenés de La Mecque par les pélerins et les couvertures sont en peaux de bêtes. Ses bibliothèques sont le trésor de Chinguetti, 7ème ville sainte de l'Islam, grande étape des caravanes transsahariennes depuis le VIIème siècle, et lui valent le surnom de "Sorbonne du désert". Aujourd'hui aux 3/4 ensablée, grignotée inexorablement par l'Erg de Ouarane, elle ne compte plus que 10% de sa population d'antan, la grande majorité des habitations de la ville ancienne étant abandonnées. Ce n'est qu'à la nuit tombée après une méharée solitaire au coucher du soleil, sous la pleine lune au cours d'une longue ballade avec Elodie que je ressens la magie de cette ville désertée en plein désert. En se promenant autour, voire sur ou dans les ruines, en apercevant le clocher de la mosquée, en ayant du mal à distinguer par endroits ce qui appartient à la ville et ce qui est déjà du désert, qu'on imagine ce que fut le commerce des caravanes, qu'on mesure la force des dunes, qu'on comprend que la vie humaine est ici dérisoire.

12/01 - Temkenkent

A nouveau seul dans l'auberge. Après une grasse mat' et un gros petit-dèj', je pars seul dans les dunes m'entraîner pour mon stage commando. Jusqu'à Temkenkent par les dunes, et retour en longeant l'oued. Environ 15 kms à un rythme tranquille pour revenir au coucher du soleil. Après dîner, Ahmedm'emmène chez Salek, un modeste manoeuvre qui arrondit ses fins de mois en allant dans le désert avec son âne cueillir de l'herbe à chameaux qu'il revend au marché. Son habitation est comme la plupart de celles que j'aurai l'occasion de visiter chez les nomades Mauritaniens. Une seule pièce sans fenêtre ni mobilier. Au sol, des nattes ou des couvertures à même le sable. Le petit four à charbon de bois (au mieux, une petite bouteille de gaz) et le service à thé ne sont jamais bien loin. Dans un coin, un vieux coffre (autrefois en bois recouvert de peaux de bêtes, ils sont aujourd'hui en métal) qui doit compter tous les effets personnels de la famille. Cette case est construite en feuilles de palmiers, mais la plupart sont en petites pierres noires. Des draps pendus au plafond permettent de couper le vent qui souffle et traverse le toit en osier. Dehors, un peu de bétail, dont la quantité permet de vite juger la richesse du foyer. Chez les nomades du désert, l'investissment matériel a peu de valeur. Seul ce qui peut être rapidement déplacé compte. La cérémonie du thé s'est sérieusement complexifiée depuis que je suis descendu du Maroc. Plus question de s'amuser soi-même avec son grand verre, de profiter de la menthe ou de le siroter tranquillement. Ici, il est très fort, très sucré et se siffle d'une traite dans un petit verre qu'il faut rendre rapidement au maître de cérémonie car il y a toujours plus de convives que de verres. C'est la femme ou le jeune enfant qui prépare les 3 services, d'une seule main, en observant un rituel aussi long qu'immuable. Il faut chauffer l'eau, rincer les verres, mettre le thé, rincer le thé, chauffer, sucrer, chauffer, goûter, chauffer une dernière fois et enfin servir. Entretemps, M.C. aura versé et reversé des dizaines de fois un verre dans les autres pour que chacun soit bien doté en mousse. Quand ça commence (à peu près 5 fois par jour), vous savez ce que vous allez faire dans la demi-heure qui suit ...

13 janvier - Lagueila

Encore une nuit passée à regretter de ne pas avoir emporté de sac de couchage. Je suis très surpris par les températures qu’il fait ici : les nuits sont fraîches (5° à 10°C) et les journées pas si chaudes que ça, même sous le soleil du désert : je pars en méharées en T-shirt à manches longues et je prends mon sweat Guinness pour me protéger du vent. J’ai fait l’acquisition hier d’un chèche plus large et surtout plus long (3 mètres) que celui qui m’avait été offert dans le Dadès. Mon logeur m’a appris à me le nouer sur la tête. Je ne le quitte plus, même la nuit. Faute de couverture, je déploie des trésors d’imagination pour ne pas me peler : au-dessus de mon sac à viande, je borde mes pulls et sweats (avec les manches longues sous le fin matelas) et mon sac à pulls retourné fait office de housse d’oreiller. Salik vient me chercher à 8h à l’auberge avec un ami à lui qui nous accompagnera et un bidon d’eau et de quoi manger ce midi sans oublier le nécessaire à thé. Les 12 kms qui nous séparent de l’oasis de Lagueila ne sont que dunes : ici, la mer est jaune. Avec beaucoup de dégradés : quasi blanche en contrebas de certaines dunes-vagues, elle devient noire quand elle charrie la poussière de grés, et son écume oscille dans un spectre qui va du rose au rouge-orangé. Et ne pensez surtout pas qu’elle est monotone : ses formes varient selon le sens et la force du vent et selon bien d’autres facteurs qui me resteront à jamais inconnus. Sinon, je saurais vous expliquer pourquoi certaines sont presque planes tandis que d’autres observent des déclivités vertigineuses. Et pourquoi certaines chantent quand le vent s’y engouffre et pas d’autres. Certains cordons dunaires laissent place à un sol en pierre où poussent des petits acacias très épineux (l’une d’elle m’a transpercé un doigt de pied de part en part alors que j’évoluais pieds nus). Sur le sable, seule l’herbe à chameau (dite « haschich » ici) et l’euphorbe parviennent à résister, on se demande comment. L’arrivée sur Lagueila se fait après 2h30 de marche en désescaladant une très grande dune. Comme dans de nombreuses circonstances, la première chose à faire est de mettre à chauffer l’eau pour le thé, à même le sable après avoir enflammé une touffe d’herbe à chameau et quelques branchettes. Puis on se réfugie dans une case en bois pour préparer le déjeuner. D’abord vers midi une bouillie (pain chaud découpé en boulettes + eau + sucre + sardines) suivi à 15h d’un plat de riz agrémenté de morceaux séchés d’intestin de chèvre. Après plusieurs micro-siestes, autant de verres de thé et de parties de « dames du désert » par mes compagnons (un jeu qui s’apparente à nos « dames » dans un damier dessiné dans le sable, où les pions sont faits en crottes de chèvres pour l’un et allumettes pour l’autre) on quitte vers 16h30 Lagueila, goutte d’eau de verdure dans cet océan de sable. Peu avant d’entrer dans une Chinguetti baignée du soleil couchant, après 2 heures de marche silencieuse, je décide de faire une blague à mes compagnons de route. Alors que la vile est bien visible, je les arrête en leur disant : « J’ai bien compris que vous êtes perdus mais ne vous inquiétez pas, je vais nous sortir de là ». Je ramasse alors une crotte de chameau séchée, que je renifle longuement en tournant sur moi-même jusqu’à m’écrier, le doigt pointé sur les habitations à quelques hectomètres : « C’est par là ». Maures de rires …


14 janvier - Chinguetti

Avant de prendre le taxi pour revenir sur Atar, je passe par le petit magasin que tient mon hébergeur (en Afrique, tout le monde a plusieurs métiers). Je m’approche d’une lettre encadrée au mur qu’il me dit avoir retrouvée dans les affaires de son grand-père. Il s’agit ni plus ni moins de l’avis à la population lancé en 1934 par le représentant local de l’Armée française récompensant de quelques francs toute personne qui apporterait une information qui permettrait à un certain Théodore MONOD de retrouver la trace d’une météorite. Météorite dont l’existence avait été révélée plusieurs années auparavant par un militaire Français en surprenant une discussion entre 2 Maures et qui déchaînera une série d’expéditions et de controverses jusqu’à ce qu’en 1989, le même Théodore MONOD finisse par en percer le secret à l’âge de 87 ans lors de sa dernière méharée. Ici encore plus qu’au pied des pyramides de Gizzeh ou des miradors de l’Alhambra, l’Histoire est palpable.
Je retrouve Cadi dans son bureau d’Atar pour lui confirmer que le « stagiaire commando » a passé ses « «3 jours » à Chinguetti et est prêt pour le lendemain. Il me laisse un ordi pour décharger mes photos et mettre à jour mon blog. Au repas de midi comme à celui du soir, je me gave de poulet et de frites.

15 janvier - Atar

Cadi a bien fait les choses : à 8h30, le jeune Marfoud vient me chercher à l’auberge et me conduit (en traversant notamment la magnifique oasis de Terjit nichée entre les canyons) jusqu’à deux chameliers qui achèvent près d’une guelta un tour de 12 jours avec 8 jeunes retraités Français. Abdehramane et Da ont 33 ans et collaborent occasionnellement pour des agences de voyages (La Balaguère, Terres d’aventures, UCPA, Nomades) en fournissant les bêtes et prenant en charge l’intendance des bivouacs. Ils chargent mes sacs sur les bêtes et me voilà parti pour effectuer avec eux le trajet qui les ramènera à leurs familles. Je ne sais pas où je suis, où je vais, pour combien de temps, comment j’en repartirai … simplement que je suis parti pour traverser ergs et regs avec 2 Nomades. Simplement. Tout simplement. A 5 à l’heure sur les chameaux, sans plus se soucier de la civilisation, je pense à la tâche jaune sur ma carte d’Afrique, à l’arrière de la file. A pied d’abord, puis à dos de chameau et à pied à nouveau au moment de franchir la magnifique passe de Tivoujar, une faille entre 2 plateaux gréseux qui surplombent un océan de dunes. Je déguste mon tout premier zrig (lait de chèvre – ou de chamelle – sucré, coupé à l’eau et bu à la calebasse) dans une cabane isolée puis on arrête le campement dans un endroit abrité du vent et fourni en herbe à chameaux. J’apprends à nouer les pattes avant des dromadaires (pour éviter qu’ils s’enfuient) et je par chercher du bois. Abdehramane fait le pain : il fait chauffer des braises sur le sable sous lequel il plonge sa pâte (farine + eau + levure). 20 minutes plus tard, c’est un beau pain tout rond qui sort du sable : il ne reste qu’à frotter au couteau la croûte légèrement brûlée et ensablée. Je grimpe sur le petit plateau qui abrite notre modeste bivouac pour observer les alentours au coucher du soleil : à l’est la passe, au sud les dunes qui annoncent le massif de l’Amatlich, au nord le plateau caillouteux et à l’ouest un vague passage entre sable et grès qui constituera notre route de demain. On s’endort alignés sur une natte posée à même le sable, la tête protégée du vent par les selles et bagages alignées derrière nous. Avec la voie lactée pour seule lampe de chevet. Et les ruminements des dromadaires pour seule bande son. Où que ce soit, c’est toujours magique une nuit à la belle étoile. Et vous, c’était quand votre dernière nuit à la belle étoile ?

16 janvier - Passe de Tivoujar

« Guillaume ? » J’ouvre un œil dans l’aube sur le petit verre (« kas » en hassanya) de thé fumant qui m’est tendu. La nuit fut moins froide que je ne l’avais craint. 5 secondes : c’est le temps qui se déroule entre l’apparition du premier rayon de soleil et le moment où la luminosité est trop vive pour capter par une belle photo toutes les couleurs dessinées dans le paysage. Ça ne vaut tout de même pas l’aube naissante au sommet du Mont Sinaï après une nuit à la belle étoile en mars 2006 (ma dernière de la sorte, sans compter celle à dormir dans la rue d’une île Croate). Les braises de la veille ont été réactivées pour chauffer l’eau du thé, les dromadaires équipés et le camp vite levé. 3 heures de marche sous un ciel sans nuage et un estomac sans aliment. Le v’là, le stage commando. Entre plateaux caillouteux et les dunes de la naissante Amatlich, un cordon dunaire superbe qui s’éteint 450 kms plus loin dans la mer, à Nouakchott. Pas un mot : Abdehramane et Da tirent en silence, parfois de front et parfois en file indienne, 3 dromadaires chacun. J’avance au mental : moi qui ai bien insisté pour dire que je souhaitais faire comme eux, marcher au même rythme, manger les mêmes choses, les aider autant que possible et constituer le moins possible un boulet, je ne vais pas arrêter mes Don Quichotte et Sancho Panza pour dire que j’ai droit à un Joker au premier oasis venu. On finit par monter sur les dromadaires pendant 2 heures avant de s’arrêter (enfin) vers 14h pour manger des pâtes. Idem l’aprèm’ : 3 heures de marche suivies de 2 à dos de chameau. Le soleil est couché quand on débarque à Téjala, minuscule village où vit le beau-père de Da, qui est aussi son oncle puisque Da a épousé sa cousine, alors âgée de 12 ans. J’exerce mes nouvelles fonctions de « chamelier stagiaire » auxquels mes compagnons m’ont nommé aujourd’hui, en dessellant les dromadaires, ce qui suscite les rires des enfants et l’admiration du beau-père. La soirée, dans une grande case en ciment qui nous est attribuée, est consacrée à feuilleter à tour de rôle le seul et beau livre du lieu, un ouvrage sur les péripéties de Théodore MONOD dans l’Adrar, offert par un photographe l’ayant illustré et ayant lui aussi séjourné chez mes hôtes. J’y rencontre le fils de Da, élevé par ses grands-parents, où il s’amuse avec son oncle du même âge.

17 janvier - Téjala

Je me réveille non pas à côté de Da qui s’était endormi sur la même natte la veille au soir, mais de son petit frère venu le remplacer pour ramener les dromadaires. Dans la nuit, une voiture est venue chercher Da pour qu’il se rende sans tarder aux mines de cuivres d’Akjoujt où il travaille également. Je ne me suis rendu compte de rien : en stage commando, le sommeil est profond. C’est à peine si je me souviens qu’au petit matin, une chèvre est rentrée dans la case pour jouer aux quilles avec les verres de thé. Aujourd’hui, je bénéficie d’une permission de sortie : matinée libre. J’en profite pour me rendre dans une ridicule oasis perdue au creux d’une dune, accompagné du beau-père qui y fait pousser quelques tamaris et dattiers, doucement grignotés par l’avancée du sable. Au déjeuner, je mesure une fois encore mes lacunes dans l’art de constituer des boulettes de nourriture dans le creux de ma main droite : quel étrange phénomène physique peut bien expliquer que les grains de riz se collent entre eux dans la main de mes voisins alors qu’ils s’accrochent désespérément à mes doigts dans la mienne ? Le pire, ce sont les spaghettis : essayez, vous, de faire de jolies boulettes que vous porterez délicatement à votre bouche avec des pâtes. Mes hôtes font semblant de ne pas voir ce qui s’échappe sur la natte à chacune de mes tentatives. Ce sont les biquettes qui passent derrière qui se réjouissent de mon manque de dextérité. Mais le plus délicat, c’est de cacher dans le creux d’une joue le bout d’intestin de chèvre ou de gras de bosse de chameau que j’ai vu trop tard, alors qu’il était déjà dans ma main. Quand ça m’arrive au début d’un repas, j’attends qu’il fonde doucement et je l’ingurgite peu à peu. Passé la moitié du plat collectif, je le garde et file à la fin du repas en faire profiter discrétos le chat du coin. Pour ça, j’ai inventé un alibi en béton : j’ADORE aller me laver les mains dehors dans le sable plutôt qu’à la bassine à l’intérieur comme tout le monde. Le plus drôle, c’est que c’est Abdehramane qui explique à mes hôtes la raison (officielle) de ma (brève) fuite en fin de repas. Le problème, c’est qu’en tant qu’invité d’honneur, c’est à moi qu’il revient de finir le plat et de profiter des morceaux dits « de choix », ceux de viande de dromadaire séchée au soleil par exemple. L’après-midi est une promenade de santé par rapport à hier : 5 heures seulement, avec l’Amatlich de sable fin d’un côté et Azouéga de l’autre, une oasis qui s’étire sur 40 kms. Mes 2 acolytes m’offrent une pause à l’endroit où la dune est la plus haute et la plus belle, mais aussi la plus raide. C’est à 4 pattes que je fais l’ascension et en battant à chaque bond le record du monde de saut en longueur que j’effectue la descente. Avant d’arriver à Savia chez Abdehramane, il me fait visiter les jardins potagers luxuriants. La nappe phréatique affleure : chacun possède son puits et sa moto-pompe et produit carottes, tomates, choux, navets ou betteraves. Je ne prends pas la peine de couvrir les carottes que j’ai placées dans un bidon sur le flanc d’un chameau : c’est celui de derrière qui croque les fânes qui dépassent … Abdehramane Ould Bazilin habite, avec sa femme Haziza et ses deux petites filles (7mois et 3 ans), dans une jolie case en pierres d’un diamètre de 5 mètres environ. A l’absence d’électricité, de bouteille de gaz ou de chèvres, j’en déduis qu’il n’est pas bien riche. Après lépisode de « Vis ma vie avec une famille Berbère de l’Atlas », me voilà parti pour l’épisode « Vis ma vie avec la famille d’un chamelier de l’Adrar ».
18 janvier - Azouéga

La seule voiture pour Akjoujt est partie avant mon réveil : je suis condamné à attendre le lendemain pour rejoindre Nouakchott. Mon plan initial était de traverser la Mauritanie par l’intérieur, de l’Adrar au Tagant sans passer par la côte Atlantique. Mais les voitures qui font Atar – Tidjijka sont très rares et il faut compter 2 semaines en dromadaire avec un bon guide et des vivres en quantité suffisante pour traverser en autonomie complète plus de 400 kms de pur désert. Je mesure les limites de mon esprit aventurier. Je ne suis ni Mungo Park, ni René Caillé, ni Théodore Monod. Ni Alexander Supertramp. 3 jours de méharées ont déjà laissé leurs traces : mes talons ont chacun leur ampoule, ma chaussure droite n’est plus imperméable au sable, l’atmosphère sèche commence à fissurer la peau de ma voûte plantaire. Et l’idée de vivre jour et nuit dans les mêmes vêtements, de ne jamais prendre de douche, de ne presque pas pouvoir communiquer avec mes camarades de route qui parlent un français basique, et de devoir continuer à lutter avec des boulettes de bouillie, finit d’achever mes élans de conquête. Ce voyage, ce sont des grandes vacances, pas un chemin de croix. J’ai bien essayé de faire fonctionner le « téléphone arabe » (…) en demandant ici ou là de me faire prévenir si quelqu’un trouve une voiture pour me descendre à mi-chemin jusqu’à Aïn Cefra mais sans succès. J’attends donc celle pour Nouakchott. Je profite de ce temps mort pour traverser l’oasis planté de dattiers qui font revenir au village, en été pendant le Guetna, récolte des dattes, tous les habitants exilés dans la partie de leur famille restée « broussarde ». Chèvres, ânes et dromadaires y pâturent librement à longueur de journée : je me demande bien comment les villageois font pour reconnaître les leurs. Puis une petite promenade dans les dunes : j’ai beau bouffer du sable depuis 8 jours, ça reste toujours magique. J’accompagne Abdehramane chercher du bois pour le dîner et me faire rebaptiser « bûcheron stagiaire ». Ce midi, j’ai été gâté : j’ai été invité à goûter un excellent plat de légumes avec des crêpes délicieuses.

19 janvier - Akjoujt

Rien de bien spécial en attendant la voiture annoncée pour 13h. Mais en me lançant dans des bleds paumés et sans moyen de locomotion propre, il faut accepter ces temps de transition que je mets à profits pour bouquiner mes Guides de voyage, mettre à jour mon carnet de souvenirs où flâner dans le village où je me trouve. Ici, au bord d’une oasis, je ne me lasse pas d’admirer régulièrement le cordon de l’Amatlich qui apparaît telle une grande muraille jaune vif. Et puis il y a toujours 3 ou 4 amis, voisins ou cousins à qui rendre visite avec Abdehramane et pour le temps que cela suppose. La voiture arrive enfin : je prends une photo de la famille devant leur case et je monte à l’arrière du pick-up entre bonbonnes de gaz, sacs de riz et une grosse Mama qu’il faudra aider à redescendre. A 80 à l’heure sur la piste, sans plus se soucier des dromadaires, en pensant à Nouakchott et Aurélia, à l’arrière du pick-up. C’est Marianne qui m’a passé il y a quelques jours le contact d’Aurélia, instit’ à Nouakchott depuis 5 ans. Même si à ce moment, je ne pensais pas y passer, je lui avais envoyé un mail pour lui demander son avis sur mon projet d’itinéraire. Elle m’avait répondu en me donnant son n° de tél. pour en discuter de vive voix : par chance, je l’avais noté dans mon carnet magique. Je l’appelle à Akjoujt avant de monter dans mon taxi collectif pour Nouakchocht (4 nouvelles heures de trajet sur une nouvelle longue et désertique ligne droite). Mais ça change tout de savoir que gîte et couvert m’attendent à l’arrivée. En débarquant chez elle, je frise la syncope : chanson française, pastis, matelas, jambon, douche chaude, wi-fi, bière, bibliothèque, chips et 3 autres colocataires Français … je suis sur le point de tilter. Outre Aurélia, qui me remémore qu’on s’est déjà croisés à Bayonne et à Bordeaux, il y a là 2 autres instits expatriés, Linda et Sébastien, Marion, qui bosse au Centre Culturel Français et un couple de Babas cools de passage. On dirait un épisode de Friends. Une bonne occasion de tester mon aptitude à me réacclimater avec un mode de vie occidental, pour le meilleur et pour le pire.

Apocalypse now


Aujourd’hui, c’est le grand jour. Celui où je mets le cap plein est pour m’enfoncer de 500 kms dans les entrailles du Sahara. Celui où je monte dans le train qui a laissé un souvenir impérissable à Xavi et qui a fait rêver Yann à sa seule évocation. Un train vraiment pas comme les autres ! le train le plus long (2,3 kms), le plus lourd (24.000 tonnes) et le plus lent au monde (25-30 km/heure) ! Le seul du pays, d’ailleurs, dont la vocation est de transporter le minerai de fer en provenance de Zouérate. Après quelques courses de survie (fruits, eau, sardines, biscuits, pâtes et riz), je monte dans le premier minibus qui passe. Pas vraiment un transport public : c’est le bus chargé d’amener au boulot les employés de la SNIM, la Société minière nationale qui est justement la propriétaire du train que je rejoins, mais le conducteur sympa me conduit gratuitement et me dépose devant la « Gare des Voyageurs ». Ce n’est (vraiment) pas celle de Perpignan, mais on pourrait en faire sans problème un ode au voyage. Ce bâtiment pourri et riquiqui (100 m² à tout casser) est posé au milieu de nulle part, ou plutôt en plein désert à mi-chemin entre le port maritime où s’échouent des dizaines de bateaux rouillés et la SNIM en bout de péninsule. Autour, rien. Dedans, rien. Pas un guichet, juste une salle ouverte sur les rails et équipés de bancs en béton le long des murs. Arrivé à 13h30, je n’en repartirai qu’à … 23h30 ! Dix heures passées à observer la microsociété qui s’organise peu à peu devant moi. Trois femmes ont installé chacune une planche sur lesquelles elles entreposent à la vente eau, biscuits ou cigarettes à l’unité. Un homme a posé un réchaud et fait le tour de la quinzaine de « patients » (c’est comme dans un salle d’attente de médecin, il faut être « patient » !) pour distribuer ses verres de thé. Un jeune s’improvise imam et scande les appels à la prière, qu’il orchestre. Autour, ça papote, ça s’interpelle, ça rigole, ça se découvre des liens de parenté. Je fais la connaissance d’un Black de la région du fleuve Sénégal qui me promet d’appeler Guillaume le fils qu’il attend de sa cousine (qu’il appelle et me passe au téléphone !) puis de trois jeunes Sarahouis avec qui j’échange en espagnol. A la nuit tombée, ça finit autour d’un feu de camp dans le sable au bord des rails : le Black fait des phrases, les jeunes vont chercher du bois, une femme met le haut-parleur de son téléphone qui diffuse de la musique, un homme au boubou blanc et aux longues tresses dissimule mal le fait qu’il est légèrement demeuré, et un "nassara" (=blanc) commence le dernier ouvrage de Houellebecq piqué au camp de kite de Dakhla. Tout le monde se fait un sandwich aux sardines (le boulanger ambulant vient de passer) autour du feu : une vraie pub Benetton. Finalement, ces 10 heures sont passées tranquillement, j’ai pris le rythme du voyage (je me souviens qu’au retour du Chili, on avait attendu 2 heures à l’aéroport de Bordeaux un ami qui devait venir nous chercher, avant de l’appeler, tant l’attente était devenue un élément incontournable, voire nécessaire, des vacances). Et je me dis que je préfère attendre ici que de débarquer à 2 heures du mat’ à Choum, ma destination. Le téléphone arabe (…) fonctionne sans problème : régulièrement, un patient a quelqu'un "de bien placé" au bout du fil qui lui annonce l'arrivée imminente du train. 15h ... 18h ... 20h30 ... Il est 23h quand le "chef de gare" débarque pour vendre, à même le sol, des billets qu'il rédige à la main. Et 23h30 quand tout le monde se jette sur les wagons dans une cohue indescriptible. Seulement 2 sont réservés, faute de pouvoir transporter autre chose, aux passagers. A l'intérieur, des compartiments de 6 places assises (enfin, si le siège est toujours là). Pas de lumière, pas de vitres, pas de WC. Et une poussière de minerai de fer qui envahit tout l'espace. Avant même que le train ne s'ébroue violemment dans un vacarme terrible, c'est déjà Beyrouth. Il fait nuit, on n'y voit rien, ou plutôt que des ombres, je ne comprends rien de ce qui se passe autour de moi. Je suis bien content d'avoir trouvé une place ... à côté de laquelle vient choir le demeuré. Un Black gigantesque arrache la portière du compartiment à côté. Un gars entre soudain dans le mien et saute directement tout en haut pour s'allonger dans la soute à bagages. Il n'en bougera plus d'un millimètre jusqu'à ce qu'en pleine nuit, il en saute aussi fugitivement qu'il y était rentré pour disparaître dans l'obscurité. Aussi excité qu'affolé, j'hésite quelques instants à escalader la fenêtre de cet Orient pas express pour voyager sur le toit de l'asile. Rien de ce qui s'est passé cette nuit-là ne m'apparaît appartenir au monde réel. J'ai l'impression d'être malgré moi l'acteur d'un épisode de la série "Twilight zone". What have I done to my hat, I had no hat before ... Je ne me souviens plus quand et comment j'ai dormi cette nuit-là, ni même si j'ai dormi. Heureusement qu'il me reste quelques photos pour me prouver que je n'ai pas rêvé (d'ailleurs, la plupart sont -étrangement- floues). Je me souviens par contre que quand j'ouvrais un oeil suite à un freinage violent ou un redémarrage tout aussi chaotique, je voyais mon demeuré stoïque, debout dans l'encadrement de la porte du compartiment, son grand boubou blanc au vent. Messie du XXIème siècle, figure rimbaldienne du romantisme, mort-vivant rasta ? Au petit matin, comme Dracula, il avait disparu à tout jamais. Peut-être étaient-ce ses cendres qui inondaient la pièce, mais je découvrais au lever du jour que j'avais passé la nuit à me vautrer dans la poussière. Un coup d'oeil à l'extérieur. Rien. Paysage morne de hamada à perte de vue, sur laquelle se sont perdues quelques dunes éparses ou des collines très noires. Ce voyage au bout de la nuit paraît sans fin et sans retour possible. Les rails, parfaitement orientés plein est, ne sont qu'au nombre de 2 : pas de croisement autorisé, sauf en de rares endroits aménagés pour. Des rails tordus, vestiges de déraillements passés, gisent ça et là au bord du chemin de fer, le bien-nommé, renforçant l'ambiance de chaos. Pas une annonce, pas un membre d'équipage, pas un panneau indicateur. Ce train a-t-il seulement un chauffeur ? Je n'ose aller voir dans les autres compartiments, de peur de sombrer à nouveau dans la folie. Je vais cependant dans le premier, celui qui sépare le mien de la sortie. Bonne pioche : je me fais inviter à boire le thé. Quoique : l'eau est stockée dans un bidon sur lequel est inscrit "Huile de moteur diesel". Jamais le paradis et l'enfer ne m'avaient paru si proches l'un de l'autre. Kilomètre 459. Fin du voyage au bout de l'enfer. Je jette mon sac hors du train. "Dehors" 'comme disent les prisonniers), tout paraît soudainement réel. Je revois comme par enchantement mes amis Benetton par le hublot de leur geôle. Le chauffeur du taxi qui attend les passagers pour Atar me presse de grimper. Il attendra. Trop besoin de prendre le temps de réaliser ce qui vient de m'arriver. D'où je viens. Où je suis. Comment. Pourquoi. Que je suis vivant. Et libre. Je regarde l'interminable cortège suivre sa route. "Cette expérience restera à jamais gravée dans votre mémoire" écrivait le Routard ...

Transition

On m'a appris à faire une transition entre deux grandes parties. Alors entre le Maroc et la Mauritanie, c'est une sacrée transition. D'abord, sans en faire le bilan, je dois dire que ce mois et demi au Maroc aura été une révélation. Pays aux multiples visages, au sens inné de l'accueil, avec des standards de conforts pour tous les budgets, je comprends qu'il soit une destination touristique prisée et que le Gouvernement Marocain mise beaucoup dessus. Je ne regrette pas un seul des 50 jours passés ici. Idéale étape entre l'Europe et l'Afrique de l'ouest.

8/01 - Nouadhibou

Je m'attendais à du changement, je suis servi. D'abord, la ville. Difficile d'imaginer que je me trouve dans la seconde ville et capitale économique du pays. Rares sont les bâtiments avec étage. Une seule route bien goudronnée. Ailleurs, des ruelles ensablées où jouent des gosses à demi nus. Brusque sentiment d'être arrivé sans transition en Afrique Noire, ce que les noms de famille sur les boutiques, à consonances Sénégalaises ou Maliennes, ne démentent pas. Pas un distributeur, pas une boutique moderne, pas un ciné. Manon m'avait prévenu : "A Nouadhibou, il n'y a rien. Nouakchott, c'est pareil, sauf qu'il y a le Centre Culturel Français". Même pas d'éclairage public, ça change du Maroc !
Ensuite, les habitants. Mon enfance sénégalaise ne m'a pas laissée de grand souvenir du Maure. Mes 48 heures à Nouadhibou non plus : leurs longs boubous Maures (ou Drâa) bleu pâle avancent lentement comme des ombres si bien que leurs épais chèches blancs semblent entourer des têtes de morts (Maures ?!...). Pas un regard, pas un sourire, pas une discussion : aucun doute, j'ai bien changé de pays ! A part quelques marchands, dont ceux avec qui j'échange au marché noir mes dirhams (au taux moyen de 29 UM - prononcez ouguias- pour 1 DH), les seules personnes avec qui j'échange (des mots, cette fois) sont : un restaurateur Sénégalais, un gardien d'auberge Guinéen et un serveur Burkinabé. Tous me parlent de la dureté des conditions de vie ici, de l'ambiance du pays natal qui leur manque et à demi-mots de la déférence dont font preuve les Mauritaniens à leur égard. Je passe ma journée à flâner dans les rues. Seuls la visite du petit marché et le resto méritent que je m'en souvienne : j'y retrouve les saveurs enfouies dans ma mémoire du pain de singe; des jujubs et du tiéboudienn Sénégalais. Je consacre ma soirée à chercher dans les 4 campings de la ville des touristes motorisés qui pourraient m'emmener avec eux visiter le Parc National du banc d'Arguin, une vaste réserve située sur le littoral entre Nouadhibou et Nouakchott où nichent des milliers d'oiseaux migrateurs et où les pêcheurs se servent des dauphins pour rabattre les poissons dans leurs filets. Peine perdue : la plupart ne sont là que pour traverser le plus vite possible le pays avant de rejoindre le Sénégal ou le Mali par la "Route de l'espoir". A ma déconvenue s'ajoute la confirmation d'une crainte entrevue à la lecture de mes Guides de voyage : le tourisme dans ce pays est l'apanage des Occidentaux en 4x4. On me demande d'ailleurs souvent où est garé le mien. La journée sert, finalement, à me faire comprendre que j'ai changé de conditions de voyage. L'aventure ne se présente pas spontanément à moi ? C'est donc moi qui me présenterait à elle. Quitte à la provoquer. Avec les dents s'il le faut. "Muscle ton jeu", disant Aimé Jacquet à Pirès ... En attendant, je décide de renoncer au Banc d'Arguin (les rencontres que je ferai par la suite me conforteront dans ce choix : le parc est très grand, il est difficile de s'y repérer et les oiseaux ne se laissent pas apercevoir comme ça) pour mettre le cap demain sur l'Adrar. Avec ses cités millénaires, les plus belles dunes du Sahara, espérons que j'y trouve des infrastructures adaptées à un backpacker. Las : un Anglais lui aussi en sac à dos me confie qu'il en revient juste après 3 belles mais longues semaines sur place. Faute de moyens de transport collectif, il a dû patienter à chaque étape 2-3 jours avant de rejoindre la suivante. C'est à ce moment que j'apprends l'histoire du fameux "Radeau de La Méduse" : La Méduse était un beau bateau qui navigait tout début XIXème vers le Sénégal ... et s'est échoué au large de Nouadhibou. D'un coup, je me prends pour un des passagers de son radeau de secours, échoué à mon tour dans cette ville inhospitalière. AAAAaaaaahhhhh !!!

jeudi 22 janvier 2009

Aux portes ...


04/01 - Sidi Ifni
Le patron de l'hotel m'invite à sa table pour petit-déjeuner. Vraiment tranquille cette "Ere nouvelle". 30 DH la nuit (moins de 3 euros). A ce prix, la douche (froide) est au-dessus des WC turques : mieux vaut ne pas échapper le savon, mais c'est l'occasion d'exaucer ce qui constitue le rêve de tout homme, à savoir pisser sous la douche sans la moindre mauvaise conscience. Je bouvle la boucle de mon séjour ici par une visite du souk, celui-là même où, dimanche dernier, j'avais allumé la mèche de cette lumineuse semaine. A la gare routière, je laisse mes affaires dans le coffre du taxi collectif pour Goulmime et file chez Daniel pour un dernier au revoir. Il m'ouvre en me disant "Ben justement, je pensais à toi" et m'offre le café, avant d'appeler le patron des taxis pour demander à ce qu'on vienne me chercher à sa porte. A Goulmime, second taxi collectif pour Laayoune. A 100 à l'heure sur la route côtière, sans plus se soucier de Mohamed VI (M6 pour les intimes), à l'arrière du taxi. Into the wild d'une ligne droite infinie. A gauche, le désert rocailleux. A droite, l'Océan. J'arrive à 20h à Laayoune, capitale administrative du Sahara occidental, peuplée de fonctionaires de l'ONU chargés d'organiser un référendum - qui ne se tendra probablement jamais - sur l'autodétermination de ce territoire tiraillé entre maroc, Mauritane et Algérie, et de veiller de loin sur les camps de réfugiés saraouis sous contrôle du Polisario. Dans un cyber, je lis un mail de Béatrice et Jérôme, les Français rencontrés dans le Dadès, qui m'invitent chez eux à Dakhla au lieu de traîner à Laayoune. A 23h, je suis dans le bus de nuit.

05/01 - Dakhla, bout du bout du monde
Dernière ville du sud Maroc, elle est construite tout au fond d'une presquîle de 40 kms de long pour 3 de large. D'un côté les eaus poissoneuses de l'Atlantique qui alimentent l'important port maritime en sarines, courbines et thons, de l'autre les eaux tranquilles de la lagune qui sont le paradis des touristes en camping-car et des kite-surfeurs. 2 minutes et 40 secondes. C'est le temps mis par le disque solaire pour être complet et réveiller doucement le centre de Dakhla, désertique quand je le parcours après avoir laissé mes baggages au café où j'ai pris mon petit-déjeuner et oùJérôme me retrouve. Au volant de son 4x4 de fonction, il me fait découvrir la ville version masculine : bouteille de gaz à remplacer, billet d'avion à réserver, sous à retirer. Après avoir posé mes affaires chez eux, rebelote en ville mais version Béatrice : courses au marché et biberon à la pharmacie pour leur petit Mattéo. Jérôme est un ingénieur mercenare : il vend sa matière grise, via une société de portage salarial imatriculée aux Iles Caïmans, à une société finlandaise qui construit des centrales électriques. Béatrice à mis de côté le temps d'allaiter Mattéo son job de responsable d'ONG exercé au Cambodge puis à La Réunion. Ils ont fait le choix de la vie de bohême d'expat'. Après la sieste, Béatrice m'emmène passer la fin d'après-midi au camp de kite surf où ils ont leurs habitudes. J'en profite pour raffler le dernier Houellebecq (une belle merde, NDLR) et vérifier que le soleil met aussi 2'40" pour disparaître à l'horizon. Dîner sympa dans un bouiboui du centre après le paséo.

06-01 - Après une bonne grasse mat', Jérômem'apprend à cuisiner des steaks de kefta et on part ensemble en 4x4 à la dune blanche, une magnifique dune posée au bord de la lagune où pataugent quelques flamants roses et où se dessine l'île du dragon. Sans pitié, je bats Béatrice au concours de saut en longueur du haut de la dune. Au retour, on se pause aux douches d'eau souffrée puis au bar d'un auberge de luxe pour savourer un thé à la menthe au coucher du soleil. L'heure du réveillon approche doucement. Eh oui : faute d'avoir fait ça les 24 ou 31 décembre, j'offre mon gueuleton ce soir. Au menu : pastis-pistaches (pire que le Nutella : impossible de s'arrêter) - huîtres de la lagune achetées au producteur en revenant de la dune blanche - langoustes âprement négociées à 11 euros le kg au marché (il a fallu l'intermède du vendeur de fruit pour appeler le poissonier dont l'emloyé refusait de négocier !)- petit Guerouane, vin blanc marocain - et mousse au chocolat. Avec les Têtes Raides, la Ruda et les Ogres de Barback en fond sonore, que du bonheur. Puis j'ai besoin de refaire mon gras du bide : ma vie d'ascète a fait fondre ma bedaine naissante et, à l'image d'Alexander Supertramp d'Into the wild, j'arrive au dernier cran de ma ceinture. Mais la vérité, d'abord inconsciente puis parfaitement assumée, explique le fait que j'ai passé presque 2 mois au Maroc alors que l'objectf initial du voyage était de découvrir l'Afrique de l'ouest. C'est que je sais très bien que je mange mon pain blanc avant d'attaquer l'Afrique noire. Demain, fini les fruits à gogo, les charmantes petites auberges avec eau et électricité courantes, finies les compagnies de bus à sièges inclinables ... "Tu es aux portes", m'avait dit Yann. Aux portes de l'Afrique, la noire, la vraie. De l'aventure, la vraie, dont le Maroc aura été un long et savoureux préliminaire. Alors que je m'endors, j'entends la voix du sorcier Solo Soro de l'émission de France Inter "L'Afrique enchantée" conclure le générique de son émission par un cri vaudou ...

07/01 - Jérôme me dépose au taxi en partant bosser. "Good for you !" : hier, on avait plaisanté sur cette formule (sortie par 2 Anglais que j'essayer de soudoyer pour me passer en Mauritanie avec eux) à mi-chemin entre "Je te souhaite vraiment plein de bonnes choses" et "Ouais, allez, bye, grand bien te fasse pov'type ..." 350 DH (33 euros) : c'est un peu chérot pour 450 kms (les 1000 précédents m'ont coûté le même prix) mais pas le choix pour rejoindre Nouakchott. J'ai négocié la place de devant et le faut de m'amener au camping du centre de la ville. A 10h, c'est reparti. Inutile de regarder le paysage, c'est excatement le même depuis 1000 bornes. Sacré bonhome, le chauffeur : ancien plongeur sous-marin spécialisé dans la pose des explosifs, il parle un français chatié. Plutôt que d'appeler "coups d'Etat" les prises de pouvoir par les chefs d'état-major successifs depuis quelques années en Mauritanie, il parle de "mouvements rectificatoires". Pour évoquer la longue vie des voitures en Afrique : "à chaque âge son sourire". Quand je m'étonne que la sienne continue à tourner alors que la clé n'est plus sur le contact : "en changeant de continent, les voitures changent de mode de fonctionnement, elles font comme les chameaux, elles s'adaptent au désert !". Ouais ... sauf qu'il a oublié de faire le plein au départ et flippe comme un malade avant d'arriver à la station, il perd le pot d'échappement peu avant la frontière, et il nous demande de pousser le soir à Nouahdibou pour qu'elle redémare. Je déteste le frontières, mais le passage de celle-ci bat tous les records. D'abord, attendre que les gendarmes Marocains aient fini la sieste. Ensuite, que la douane inspecte le véhicule. Largement le temps de faire connaissance avec Manon, qui fait une thèse sur les prisons en Afrique de l'Ouest ... à Sciences-Po Bordeaux. Il fait nuit quand on parvient au glauquissime no man's land entre les 2 postes frontière de chaque Etat. Les frontières en Afrique sont aussi peu nettes dans la réalité qu'elles sont rectilignes dans les Atlas. 3 kms de sable jonchés de vieilles carcasses, de déchets divers et de lascars pas nets qui s'adonnent à divers trafics ou monnayent au prix fort l'aide pour désensabler un malheureux touriste. Après le poste Mauritanien et encore 50 kms de route, il est 22h quand je débarque au camping de Nouadhibou. Bilan : 12 heures pour 450 kms. "En Europe, on a des montres, en Afrique, on a le temps" ...

(Photos sur http://picasaweb.google.com/madecguillaume/MarocDakhla)

jeudi 15 janvier 2009

Ifni l'infini


29 décembre

Le Routard et la carte Michelin nous indiquent qu’après la route goudronnée qui se termine a Sidi Ifni, il y a une piste qui continue en un bel itinéraire de promenade sur le littoral en direction du sud, vers Foum Assaka, à 18 kms de là. On se dit qu’on va y aller à pied, on verra bien sur place si on peut squatter quelque part ou se faire ramener. On se rend tout d'abord en voiture jusqu’au port de pêche, d'aspect bien paisible pour un lieu réputé non seulement pour la qualité des sardines qui y sont ramenées mais également pour constituer le point de départ des manifestations sociales dans le secteur. La route venant d'être goudronnée se poursuivant et faute de joli sentier apparent sur les falaises, on poursuit en voiture. Apres la décharge publique, Sidi Ouarsik (sans Hutch) nous offre un très joli point de vue sur les falaises alentour ainsi que la rencontre avec Mbark qui rentre avec sa canne à pêche et nous donne rendez vous pour le lendemain matin 7h si on veut l'accompagner à la pêche au poulpe. C’est en milieu d'après-midi, après une belle ballade le long de l'oued, qu’on débarque à Foum Assaka, village fantôme (95% des habitations en parpaing sont inachevées, les travaux ayant été interrompus par l’armée faute de permis) en bord de mer, a l’embouchure de l’oued (qui semble cependant s’arrêter 30 mètres avant l’océan). Quand je reviens de mon footing improvisé, on décide de passer la nuit sur place. Je passe un bon moment à ramasser du bois et trouver un squat : inutile puisqu’on trouve asile chez Hassan Wallou et 3 Bordelais qui nous font cuire au feu de cheminée leur prise du jour, qu’on partage avec notre délicieux filet de dinde (« bibi » en arabe) et nous invitent à passer la nuit sur des nattes dans leur salon.

30 décembre

Il ne fait pas encore jour quand on quitte Foum Assaka sous un vent et une pluie fine qui auraient rendu impossible une nuit à la belle étoile. Mbark est étonné de nous retrouver devant chez lui alors que le jour se lève, mais on a pensé que pêcher le poulpe était une façon originale de débuter la journée. On le suit donc tant bien que mal, le ventre vide et pas encore vraiment réveillés, le long des falaises puis en bas de celles-ci, pendant 2 kms. Le temps d’atteindre notre destination, un espace rocailleux dévoilé par la marée basse, je réalise tout ce qui nous sépare de lui. C’est sa façon de sautiller d’un rocher à l’autre et de porter les tiges métalliques, qui me font penser à un chasseur Bushman et me font comprendre que derrière la désinvolture de notre discussion d’hier, il y a la vie d’un modeste pêcheur africain. Mbark a une paire de sandales, un pantacourt en toile qui a dû couvrir ses chevilles et ne pas être marque par le sel dans une vie antérieure, et une chemisette. La même tenue que la veille. Le fruit de sa pêche, c’est son menu du jour. En cas de bonne prise, il confie son excédent à un voisin qui a la chance de posséder une mobylette le vendre au marché de Sidi Ifni moyennant une commission. Cela lui rapporte de quoi acheter coriandre, ail, oignon, citron et tomates qui agrémentent le poulpe. Et de quoi ne pas dépendre financièrement de ses parents, ce dont il est le plus fier. De quoi enfin acheter la méthode Assimil’ anglais et espagnol. Mbark écoute Radio 2M, francophone et tente d’apprendre par cœur les refrains des tubes anglo-saxons. Car Mbark a un rêve : être réceptionniste dans un hôtel de Tafraoute. Ses amis d’école en partageaient un autre : ils doivent maintenant vendre des colliers sur la plage de Malaga, à moins qu’ils n’aient nourri de leur persone les sardines qu’ils pêchaient avant-hier dans une embarcation qui a servi depuis à un aller simple pour les canaries. En attendant Tafraoute, Mbark pêche à la ligne depuis la falaise (sole, sare, maigre, …) à marée haute et le poule à marée basse. Enfin, le poulpe, il le chasse plus qu’il ne le pêche. Grâce à une tige métallique au bout de lquelle un crochet permet de débusquer puis d’éperonner le poulpe, tapi sous les rochers en attendant de voir passer puis de « tentaculer » au vol un petit poisson ou un mollusque. C’est pas bien compliqué, mais ça nécessite tout de même de parcourir penché et les pieds dans l’eau pas mal de distance pour parcourir toutes les caches possibles. Et à 8h du mat’, le ventre vide, après déjà 2 kms dans les pattes et 20 minutes de voiture, ben les touristes, ils attendent que Mbark et son pote Moustafa, ils les pêchent tout seuls, les poulpes … Tous ? Non ! Le guide gaulois, portant haut le valeurs du courage et de l’aventure, résiste encore et toujours à la faim et à la fatigue. Et c’est comme un prince qu’il vient jeter aux pieds de Mbarkar sa lance ornée d’un poulpe rugissant (sauf que Gaël lui ayant passablement charcuté le bulbe en essayant de le choper, elle est plus morte que vive, la bestiole). Drôle de bête tout de même : la tronche des méchants de « Mars attacks », une douzaine de tentacules dont les ventouses se collent sur les rochers comme sur les bras (beurk …), le bec d’un perroquet caché sous la poche ventrale et une réserve d’encre derrière le crâne. Et ça se meut (comme une vache) aussi bien dans l’eau que sur terre. Mark et Moustafa en chopent une bonne douzaine qu’ils vident de leur poche d’encre et battent sur les rochers afin d’assouplir la chair et d’en faciliter la cuisson, avant de rentrer au cube. Aller-retour à Sidi-Ifni pour faire quelques courses pour la sauce des poulpes et les ravitailler en eau douce (bon, d’accord, la vérité, c’est qu’on meurt de faim et comme les poulpes, ça et 2 heures à bouillir, on se fait un poulet-frites à 3 en attendant). Le cube, c’est le logement de Mbark. Imaginez un cube blanc, sans fenêtre, de 5 mètres d’arête. A gauche, un évier. A droite, couvrant les ¾ de la pièce, une surélévation de 50 cm. Dessus, des matelas posés autour d’une petite table. C’est tout. Aussi sobre qu’apaisant. Un pur havre de paix, qu’on a quitté qu’à la nuit tombante. L’extérieur est aussi extravagant que l’intérieur. Ce cube, comme les 3 autres à côté, semble avoir été posé au bord de la falaise comme on aurait jeté un dé face à la mer. Dehors, un vent de tempête qui transforme en fontaine les embruns des vagues puissantes qui s’écrasent bruyament sur les rochers en contrebas. Dedans, la flamme figée de la bougie centrale qui éclaire les gestes appliquées de Mbark découpant les poulpes, dans un silence seulement rompu par la petite radio qui capte aussi bien qu’un cargo écoutant la météo marine en mer d’Iroise. A peine arrivés, on s’allonge sur les nattes et on s’endort aussi sec. L’ambiance intimiste et paisible qui baigne ce cube possède un pouvoir inhibiteur sur le système nerveux aussi efficace qu’étonnant. On se fait réveiller pour déguster jusqu’à n’en plus pouvoir l’énorme et succulent plat de poulpes … et on se rendort ! Entre deux sommes, entre deux thés, on passe sans transition de l’obscurité et du silence cubiques à la violence des éléments extérieurs. Assis sur les marches d’entrée, on assiste fébrilement à la lutte sans merci entre le chergui (vent chaud d’est chargé de sable) qui frappe sans relâche la houle marine qui lui fait face. Repus, anesthésiés, envoûtés, on est incapables de faire quoi que ce soit, si ce n’est s’interroger sur la destination des mouettes ou sur la nature de cette funeste relation entre les marées et le cycle lunaire. En prenant chaleureusement congé de Mbark à qui je laisse « Léon l’Africain », il me répond : « Oh, c’est naturel. Puis vous n’êtes pas les premiers ni les derniers qu’on accueille de la sorte ». Je suis d’abord surpris par cette phrase qui relativise telle une sentence tanceuse et comminatoire l’authenticité de notre rencontre et la pure beauté qui a baigné cette journée. Avec le recul, je trouve cette première réaction prétentieuse. Pour lui, ce ne fut en effet qu’un jour ordinaire de pêche. De pêche pour survivre. Seulement agrémenté d’une éphémère rencontre avec 3 des nombreux touristes qui passent par ici à longueur d’année. Ce n’est pas parce que je me suis enflammé que je dois exiger de mon interlocuteur qu’il en fasse de même …

31 décembre. J’hésite à accompagner Gaël et Sylvie sur la route du retour pour paser le réveillon avec eux, mais ça me remettrait un coup de boussole au nord et comme le plan est de profiter du littoral marocain pour faire encore un peu de surf, autant rester là. Gaël abrège les « salamadeks » d’adieu, je récupère leurs euros … et ma solitude. Le pincement au cœur qui s’ensuit est de courte durée : alors que je me rends Barandilla pour me renseigner sur les locations de planche, j’accoste un gars attablé au café « Chez Hazziz » derrière une théière, une capuche et Les Inrocks. Autrement dit, 3 bonnes raisons pour moi de l’accoster. Yann. On ne se quittera plusjusqu’à mon départ d’Ifni, 5 jours plus tard. Ou plutôt, on passera 5 jours à se quitter et à se retrouver. Yann a 31 ans, une bonne gueule et un sourire qui le rendent immédiatement sympathique. Originaire des Côtes d’Armor, il vit entre son appart’ à Monmartre, son atelier proche de Versailles et les plateaux de tournage. Car Yann est décorateur dans le cinéma, rempailleur de chaises Louis XV, ancien ingénieur commercial à La Défense, chineur du dimanche et éternel voyageur dans l’âme. Autant par nécessité professionnelle que par choix de vie. Il a connu Sidi Ifni au printemps dernier pour les besoins d’un tournage. Qui a duré 3 mois. Largement de quoi connaître cette petite ville et s’en éprendre. D’autant que pour les besoins du film, il a dû transformer la maison du Commissaire, recouvrir de terre battue la rue de l’hôpital, faire bosser les tourneurs et fraiseurs du coin pour reconstituer des meubles, les peintres pour patiner une vieille maison, et faire profiter bars et hôtels des (larges) indemnités journalières allouées par la production. Et refourguer avant de partir, aussi intelligemment que possible, tous les matériels ayant servi à ses décors. Largement de quoi se faire interpeller à chaque coin de rue alors qu’il remet depuis la veille les pieds ici, pour vacances cette fois. Il me présente à Daniel, un expat’ Français - la cinquantaine passée - échoué ici depuis 7 ans, Hazziz – le gérant du café- qu’il a rebaptisé « Ministre de la culture » pour sa culture musicale et ses talents de photographe, et le vendeur de beignets à 2 DH chez qui il se rend tous les soirs à 17h. Je le quitte pour réserver au Suerte loca une planche pour le lendemain, avaler quelques sardines grillées … et le retrouver au coucher du soleil, aux beignets bien sûr. En ce soir de réveillon, j’ai prévu de faire … rien ! Je songe aux divers excès auxquels mes compatriotes doivent se livrer à l’heure qu’il est alors que je me couche avant l’heure fatidique. Ici, on est passés e l’an 1430 de l’hégire depuis 3 jours …

01/01/2009 du calendrier grégorien – Ma bonne intention du jour est de commencer l’année 2009 comme un sou neuf. Je porte au pressing les 2/3 de mes vêtements que des mini-lessives n’ont nettoyé qu’en surface, j’emmène mon unique paire de chaussures fermées au cordonnier pour recoller et recoudre une languette, je poste quelques photos-cartes e vœux et je pars me faire récurer moi-même dans les rouleaux de l’Atlantique. Deux heures de surf pour attraper passablement 2 vagues. Je me gèle dans ma combi shorty et suis incapable de manier la mini-Malibu louée. Les vagues sont nettement plus impressionnantes vues d’en bas que des terrasses de la Barandilla.. Même les mouettes me narguent : ce sont elles qui prennent les tubes. En rentrant, je croise Daniel avec lequel je partage quelques beignets. Yann a laissé un mot à l’hôtel et Saïd, l’employé de son hôtel, m’indique que je peux le retrouver chez Hazziz. Ke suis comme chez moi ! Je passe récupérer ma chaussure réparée (moins d’1 euro …) et mes vêtements comme neufs. Yann me raconte la « dark side of the moon » de Sidi-Ifni, celles de la corruption, des caïds de chaque quartier et des violentes répressions policières qui ont suivi les émeutes du 7 juin 2008 alors que les pêcheurs avaient bloqué le port pour réclamer l’implantation de conserveries sur place. La transition démocratique se fait au rythme toléré par Rabbat et les chérifs locaux …

02/01 – J’ai mis le réveil à 7h pour profiter de la marée basse pour rejoindre par la plage Legzira, un coin paradisiaque à 8 kms de là. Je traverse au soleil levant la ville qui se réveille doucement, j’avale un thé et un jus d’orange et me lance pour 3 heures d’une magnifique ballade entre falaises à cormorans et petites criques à pêcheurs. Impossible d’éteindre mon appareil photos plus de 5 minutes consécutives. Alors que je raconte à un vieil Anglais que je suis en train de m’éprendre pour Sidi-Ifni où je réside à l’hôtel depuis 5 jours, il me répond avec cet humour so british : »Falling in live with an hotel ? Uh … you should go to a doctor ! ». Je retrouve Yann sous une des 4 arches naturelles creusées dans la falaise par la mer. Daniel, venu là prendre un « nous-nous » (café crème), nous ramène et nous invite à prendre un café chez lui. Je passe un moment à regarder le soleil se coucher sur le port, au pied du phare. Séance photo de mode avec Mil, une fillette au chapeau au pied du phare. Je retrouve Yann aux beignets, accompagné d’un réalisateur de cinéma qui m’explique comment il va s’y prendre pour adapter à l’écran la vie de 3 anciens flics reconvertis. Puis on discute longuement. Du fait que notre mode de vie occidental nous interdit d’en vivre plusieurs … Des jolis mots qui lui viennent à propos de la notion de voyage alors que je lui demande ce qu’il a pensé de mon blog … Des bouquins de Paolo Coehlo … Du fait qu’en achetant notre liberté par des voyages, on réduit d’autant celle de ceux qu’on visite en leur faisant miroiter notre culture … Du hasard en voyages … Du truandage marocain qui s’apparente davantage à des petites arnaques dont on est en réalité complices … Histoires de …

3 janvier – Tout comme j’avais pris ma revanche sur le VTT dans le Dadès après une première occasion manquée, je suis bien décidé à repartir à l’assaut des rouleaux de la baie d’Ifni. Je n’avale qu’un jus d’orange, quelques pâtisseries et un thé pour être affuté comme un dieu sur ma planche. Un méga-logboard de 2,50 mètres en résine sur lequel est écrit « local hero », ce qui me donne du courage en enfilant une combi intégrale. Quand je parviens à passer la barre après avoir lutté contre les courants et m’être fait refoulé plusieurs fois, je n’ai déjà plus de forces. Peu importe. Le seul fait d’être là, assis sur l’eau, balancé par la houle, à observer les oiseaux longer la falaise d’Ifni, me suffit. Vous avez déjà remarqué que les mouettes n’arrêtent pas de regarder d’un côté et de l’autre en planant ? Quand je repars au combat, c’est mon leash qui me trahit : 4 fois il cède, 4 fois je suis obligé de regagner le rivage à la nage récupérer ma planche échouée sur le sable. Après 2 heures de combat acharné, m’être mangé le surf dans la mâchoire, et avoir réussi à le fendre (je peux ainsi rajouter un longboard à la liste des ustensiles sportifs esquintés par mes soins …), je rends les armes, épuisé mais heureux : j’ai réussi à prendre une belle vague. Au surf shop, je matte avec les employés un DVD de Gad El Maleh, le temps de retrouver l’énergie pour enlever ma combi. Puis il est temps de faire ma tournée d’adieux à cette envoûtante bourgade au charme aussi indescriptible que discret. Tel Ulysse obligé de s’enchaîner au mât pour résister au chant des sirènes, je me suis promis d’émigrer le lendemain, avant de succomber définitivement à la douceur et à la perfide nonchalance qui plonge les voyageurs s’attardant par ici dans une irrémédiable neurasthénie. Dernier thé sur la Barandilla, dernières oranges pressées à la terrasse du Miramar, dernières pâtisseries offertes aux 2 filles qui tiennent le chawarma face à l’ancien ciné et dernier coucher de soleil au pied du phare. Je me rends compte que je connais l’endroit où l’on sert le meilleur café de la ville, celui où l’on déguste le tajine au poisson le plus frais. Les horaires des marées comme celui des gauffres. Le jour du marché dans le village berbère le plus proche comme celui du couscous. La connexion internet la plus rapide comme le marchand de fruits le mieux achalandé. Ce soir, arrivé en descendant des collines où il est allé admirer le soleil plonger sur la ville, Yann me fait 3 beaux cadeaux de départ. Une clé USB de 4 Go bien pratique pour stocker mes photos. Une photo de Sidi Ifni prise par le photographe du tournage (Cf. photo ci-dessus). Et une séance de cinéma dans la plus belle salle de projection qui soit ici : le salon de la maisonnette qu’il a louée pour quelques jours. Deux matelas à même le sol, son ordi posé sur une table basse et une bougie entre nos deux couches. Into the wild nous plonge dans l’histoire (vraie) d’Alexandre Supervagabond qui a quitté famille et études pour trouver en Alaska un illusoire état de nature. Je ne partage pas l’avis liminaire de Lord Byron (« Je ne méprise pas les hommes mais je préfère la nature ») mais ce film sur un voyage absolu ne peut pas me laisser indifférent alors que je m’apprête à partir pour les immensités sahariennes de Mauritanie.
En voyage, paradoxalement, il n’y a que peu de hasards. Longue et belle route à toi, Yann le vagabond super. L’hotel est censé être fermé à mon retour mais l’employé a laissé sa fenêtre ouverte pour me faire comprendre qu’il est sorti. Message compris : il revient 10 minutes plus tard !

vendredi 2 janvier 2009

Ménage à 3 dans l'Anti-Atlas




Marrakech - Taroudant - Tafraoute - Tiznit / Du 21 au 27 décembre 2008


A Marrakech, je réserve une chambre triple à deux pas de la Place Jema El'Fna et vais chercher Gaël & Sylvie à l'aéroport. Je sympathise à l'aller avec le chauffeur de bus, qui gagne 500 euros par mois, ce qui est un salaire honorable ici. Je me prépare à changer de rythme, à passer du mode "grand voyage solitaire" au mode "vacances entre potes". Même si la (relative) solitude me convient étonamment bien depuis 1 mois, celà fait plaisir de partager des moments avec des amis. Surtout quand ils ont envie de faire des trucs de routards, de louer une voiture et de partir vers le sud. C'est amusant de les voir s'émerveiller de tout : je me rends compte qu'après plus d'un mois ici, je me suis déjà habitué à pas mal de choses. On dîne parmi les dizaines de bouis-bouis fumants de la place mythique de Marrakech, entre groupes de musique sur ampli à piles et conteurs publics.

21/12 - Au réveil, on négocie la location d'une Logan Dacia à 25 euros/jour, on se promène dans un jardin public et cap sur les montagnes. Dans le village où on s'arrête pour déjeuner des brochettes au bord de la route, Sylvie s'exclame : "Oh, regardez la cigogne sur la cheminée là-bas !" Le serveur, qui a entendu, se permet : "Ce n'est pas une cheminée, madame, c'est le minaret de la mosquée ..." Enorme. Elle se traînera le coup de la cheminée tout le voyage. Sur la route du col du Tizi'n'Test, on croise une étrange réserve de chasse de mouflons tachetés. On passe la nuit à Tafinegoult, chez le tenancier de l'épicerie, après une partie de billard dans son bar non chauffé. Il nous montre comment il produit l'huile d'olive et celle d'argan, pendant que sa femme (il ne lui a pas trop laissé le choix, en fait) nous cuisine un délicieux taDjine (très important, le "d" dans taDjine, Gaël y tient beaucoup, il a même une théorie selon laquelle les Marocains qui abusent de ces plats en guise de téléphone deviennent maboules - Outre les taDjines, Gaël passe son temps à chercher des loukoums ... euh ... le Maroc n'est pas le Liban, gars).

22/12 - Sur la route de Taroudant, nous avons l'extrême honneur de rencontrer, trônant sur sa mobylette surannée, celui qui se présente comme "le responsable des forces auxiliaires du barrage d'Ouled-Teima" (!) qui nous explique le fonctionnement de son ouvrage. On s'éprend immédiatement de Taroudant : rien de fabuleux, mais tout le charme et la tranquilité d'une ville moyenne Marocaine. 2 souks, 2 places centrales, une Médina ceinturée de hauts remparts patinés, des pâtissiers et des coiffeurs à tous les coins de rue ... On descend dans un hôtel un peu miteux mais nos chambres surplombant la place centrale nous offrent l'agréable spectacle de son activité incessante. Dans la chambre d'à côté, celle de celui qu'on a surnommé "tournedos l'asticot", un touriste Français qui cherche des amis à tout prix (la première chose qu'il fait est d'installer des petites enceintes sur la fenêtre de sa chambre pour attirer son monde). Puisque je parle maintenant quelques mots d'arabe, que je suis là depuis plus d'un mois, que je n'ai personne à qui faire des papouilles, que j'aime conduire et que je suis le moins autiste du groupe, je suis désigné "guide" par mes 2 compagnons. N'étant pas un meneur spontané doté d'une légitimité charismatique naturelle, j'apprends ce rôle que je décide de prendre à coeur, ne serait-ce que par jeu, et pour combattre ma véléité latente. Rapidement, je me rends compte qu'il est inutile de demander leur avis quant à la direction ou à l'opportunité d'une halte (ça se traduit souvent par : "Ben on pourrait aller par là, mais j'en sais rien, moi, vous en pensez quoi vous 2 ?"). Autant décider tout seul sans concertation et se fier à l'instinct. Finalement, je suis assez d'accord avec mon ami Fred, selon lequel la "dictature éclairée" est le meilleur des régimes, et avec mon ami Bibi qui, quand il est pommé dans les rues de Bayonne pendant les fêtes alors qu'il amène 12 potes dans une super penia, me glisse doucement : "Bon Guillaume, là, j'suis complètement perdu mais fais comme moi, marche d'un pas assuré et ils ne remarqueront rien".

23/12 - En tant que guide, je décide de réveiller mes 2 loukoums à 10 heures, je leur donne 15 minutes pour être attablés sur la terrasse, le temps d'aller chercher pâtisseries et fruits au souk (que Gaël s'évertue à prononcer "zouk") et de nous faire monter une théière du bar situé au rez-de-chaussée de l'hôtel. On passe la journée à faire le tour de la ville sur ses majestueux remparts, d'où Gaël, à l'occasion d'un passage surplombant un magnifique riad de luxe, va fantasmer sur une créature de rêve qu'on appellera "Berbera". Affamés par cette longue journée de promenade, on dîne dans un snack : par gourmandise, on commande après notre taDjine un panini au poulet ... sa sauce jaunâtre y est certainement pour beaucoup dans le soudain accroissement de consommation de PQ des jours suivants.

24/12 : A la pause déjeuner d'Aït-Baha, après une traversée du "zouk" très viandeux, je déloge (vous devinez où et pourquoi) un chat en train de laper le fond des WC turques ... Plus nous avançons vers Tafraoute, plus la route devient superbe. Les arganiers laissent place aux cactus, les habitations deviennent de plus en plus clairsemées et les vallons se transforment en dômes rocailleux et rougeâtres. Je regrette de ne pas avoir emmené de lecteur MP3, j'aurais volontiers écouté "Nothing 'cept you" reprise par Sixteen Horsepower. Nous échouons à l'Hôtel Tafraoute dans la ville éponyme : 1 chambre triple où le plafond de ce qui a dû être une penderie sert de poubelle. Gaël apprécie : plus c'est pourri, plus il a l'impression que c'est authentique. C'est comme les villages en terre cuite, qui lui font dire "sont mignons les Noirs avec leurs maisons en bouse ..." On dîne chez Mouss Diouf un couscous végétalien en guise de réveillon de Noël : la sauce du panini n'est pas encore complètement extériorisée.

25/12 - Magnifique ballade au départ de Tafraoute au milieu d'un décor surnaturel d'énormes rochés de grès érodés par les vents, plus ou moins agrégés. Les autochtones (notamment ceux qui ont trop téléphoné avec leur taDjine) y imaginent le chapeau de napoléon ou une tête d'ours. Moi, j'imagine (Cf.photo) un vieil indien qui fume le calumet de la paix. Dans ce décor de western propice à la fantaisie, Gaël et Sylvie enregistrent un mini-film d'une tempête dans une palmeraie fait aux ombres chinoises (imaginez un peu ce que j'endure). Un vieux nous invite à boire dans un puits, un berger arrête sa mobylette pour nous accompagner jusqu'à un petit chemin qui nous mène dans un chouette village à la mosquée rouge, où le proprio d'une maison d'hôtes temple du kitsch nous offre le thé. Je ceuille quelques fleurs à l'aide de la macro de mon appareil photo, notamment celles d'amandiers, toutes blanches. On dîne des keftas, mais le jus d'avocat pris en accompagnement aurait pu suffire à nous rassasier.

26/12 - Après 3/4 d'heure d'une route qui s'achève par une sinueuse piste en ciment (nous avons tous prié très fort pour n'y croiser personne), on atterrit dans un village complètement perdu, visible de nulle part, qu'on ne découvre qu'au dernier moment. Mes 2 associaux d'accolytes élisent "Guili-guili" (me rappelle plus du vrai nom mais c'étaiut quelquechose comme ça) comme "village de rêve" et s'y inventent une vie dans laquelle ils seraint décorateurs de jardins, animateurs d'émission culinaire ou profs (Gaël : "tu veux que je sois prof de quoi ici ?", Sylvie : "ben de science politique, qu'est-ce-que tu sais faire d'autre ?" ...). L'ascension du Jbel Lekst nous change du décor de la veille : on est passés à de la moyenne voire haute montagne qui nous oblige à faire un peu d'alpinisme et pas mal d'orientation hasardeuse (le soi-disant plan du coin ressemble à un dépliant touristique grossier et les altitudes varient de 400 mètres entre le Routard, la carte Michelin et le plan local). On fait tout de même 800 mètres de dénivelé sur des petits sentiers keirnés pour atteindre fièrement notre but sous un vent à décorner les boeufs mais avec une vue splendide sur toutes les vallées environnantes baignées de la brume tombante.

27/12 - 3ème petit-déj' consécutif à L'étoile d'Agadir (on doit descendre 1 baguette chacun, 1 litre de miel, 1/2 d'huile d'olive et 2 pots de confiture à chaque fois). 3ème ballade dans le coin, 3ème ambiance : celle du jour commence à Aït Mansour à suivre l'oued qui serpente au milieu d'imposantes gorges rougeâtres. Au fond de celles-ci, des palmiers et des petits jardins qui longent de part et d'autre l'oued et ses canalisations d'irrigation. A peine quelques mètres plus haut, d'immenses étendues pentues sur lesquelle jamais une goutte d'eau ne semble avoir coulé. On quitte les bords de l'oued pour pique-niquer des sandwichs de kiri aux poivrons (merci Gaël) et on redescend 2 heures plus tard entre les cactus et une vipère dans une belle palmeraie. Sur la route de Tiznit, je m'amuse à prendre exactement la même photo que le matin-même : la luminosité a changé, le résultat n'a rien à voir. Les immenses steppes avant le col du Kerdous sont somptueuses. On se surprend à s'extasier devant un feu tricolore à l'entrée de Tiznit : ça fait une semaine qu'on en a pas croisé un seul (pas comme les éclairages publics dont ils raffolent par ici, surtout dans les zones non urbanisées, ce qui est du plus bizarre effet).

28/12 - Ballade matinale au pied des remparts de Tiznit après un petit-dèj’ au jus d’amande et aux crêpes d’huile d’olive ou de miel. L’arrivée à Mirleft nous fait l’effet d’un coup de massue. Au lieu du spot de surf dans un petit village de pêcheurs qu’on pensait y trouver, ce sont de grosses baraques devants lesquelles sont garées des Land Rover immatriculées 75 ou 92 qui s’étalent devant nous. On repart immédiatement, vers Sidi-Ifni … qui nous fait une première impression guère moins pire. Cette ancienne enclave restée espagnole jusqu’en 1969 est largement bétonnée et les immeubles coloniaux encore murés. La carte Michelin nous indique que c’est la fin de la route goudronnée qui longe la côte vers le sud et les petites collines derrière le littoral ne nous paraissent guère propices aux randos comme solution de repli. La déception se lit dans le silence qui accompagne toute l’aprèm’, passée à errer le long de la Barandilla (esplanade qui surplombe la plage) et à noyer notre hébêtement dans des sarines grillées accompagnées de plusieurs thés. On est coincés dans un cul-de-sac, pris au piége d’un littoral squatté par des camping-cars allemands équipés de panneaux solaires, d’un auvent plus grand que mon salon, et de guirlandes de Noël, venus chercher l’ailleurs et les grands espaces en se rangeant bien proprement les uns derrière les autres. Personne dans les rues, à part quelques jeunes qui distraient leur oisiveté sur des mobs en écoutant Bob Marley avec des marques de surf sur le dos, tristes avatars décolorés d’acculturation touristique illusoire. Le jour déclinant, on s’éloigne sans grande conviction du bord de mer, déboussolés et abbatus à l’idée de devoir rester dormir dans ce bled amorphe.
Je suis très très loin de me douter que je n'arriverai à le quitter qu'une semaine plus tard ...