Parvenu à Choum, le 4x4 ne veut pas poursuivre sa route, faute d'un nombre suffisant de passagers pour rentabiliser le trajet. Le chauffeur me laisse en plan après m'avoir demandé de payer 2 places. J'ai beau être un homme libéré, c'est pas si facile : il fait faim et commence à faire bien chaud. Je hausse le ton au milieu de la place du village en disant que quand il y aura dans ce bled quelqu'un pour m'amener à Atar, qu'il vienne me chercher, et vais m'asseoir à l'ombre contre une maison. J'ai de quoi boire et manger sur moi, je viens de passer 24 heures à attendre, je suis prêt à tenir un siège, même pour n'éviter de payer que 6 euros. Pour le principe. Ce qui ne tue pas rend plus fort. Des gamins intrigués viennent me rendre visite et me font chanter "A la claire fontaine" avec eux (les Têtes Raides ne sont pas encore au programme scolaire). Finalement - comme toujours en Afrique - tout finit par s'arranger : moyennant un petit supplément de chacun, le chauffeur a de quoi faire son plein et les 120 kms de mauvais piste qui nous séparent de la capitale de l'Adrar. On longe puis on escalade un beau plateau gréseux noirâtre. A Atar, vide en ce début d'aprèm', je croise devant le seul cyber du coin Louisette, une enseignante à la retraite qui vient depuis 10 ans ici livrer des fournitures scolaires pour le compte d'une asso française. Elle me propose de venir prendre le thé avec elle chez son ami Brahim, voire de m'amener dans le proche oasis nommé Azougi où elle doit se rendre ce soir. Banco. Brahim me trouve un poulet-frites à emporter et je fais plus ample connaissance devant le thé, avant d'embarquer pour Azougi où je pose mes sacs dans une auberge (Chez Kassem) au fond d'un tikit (petite case ronde en palme). Juste le temps de grimper sur la petite dune derrière pour observer le coucher du soleil. mais ce soir, le spectacle est ailleurs. A l'exact opposé, quelques secondes après l'extinction des derniers feux solaires, commence à s'élever la lune au-dessus du plateau qui fait face, telle une bulle de savon, superbement pleine. Elle paraît gigantesque : on distingue très clairement à sa surface les parties claires des plus obscures. Depuis 2 mois que je vis dehors, je suis "naturellement" attentif aux éléments qui m'entourent. Mais c'est la première fois que je suis le témoin de cette simultanéité. Moins d'une semaine plus tard, il faudra attendre 4 heures après que le soleil soit couché pour que sa petite soeur ne montre le bout de son nez ! De quoi me faire réfléchir pendant des heures les jours qui suivront dans le désert à quel astre tourne autour de qui, et comment, et à quelle vitesse. Je remarque aussi qu'ici, les quartiers de lune sont "penchés" par rapport à chez nous : en France, elle est éclairée par la gauche ou par la droite; en Mauritanie, par dessus ou par dessous (c'est probablement pour ça que le drapeau du pays est orné d'un croissant dont l'arrondi est en bas). Je dîne avec d'autre Français de passage (dont Louisette ainsi que Christelle et Stéphane) et Cadi, le responsable d'une agence de voyages. Grand moment de solitude quand je me rends compte que je suis le seul, depuis 5 minutes, à me re-servir des frites à la main directement dans le plat ... A la fin du repas, je vais m'asseoir à côté de Cadi pour mettre mon sort entre ses mains : "J'ai 2 chameliers, me dit-il; qui terminent jeudi matin avec un groupe de touristes près de Terjit et qui ont 3 jours de marche pour rentrer chez eux. Si tu veux, tu les accompagnes. La voiture part d'Atar jeudi à 9h devant mon agence". Tope-là ! Il me reste donc 4 jours pour me préparer physiquement et psychologiquement à un stage commando ...
11/01 - Chinguetti
Revenu sur Atar, j'aide Louisette à charger quelques cartons de fournitures scolaires dans un 4x4 avant de chercher une voiture pour Chinguetti. Le taxi prévu me demande 2.800 UM, ce qui me paraît excessif. Je tourne les talons, persuadé qu'il va me rappeler pour entamer les négociations. Mais les Maures ont leur fierté, pour ne pas dire leur orgeuil. Et moi, j'ai ma théorie selon laquelle le fait d'accepter de surpayer sous prétexte qu'on est touristes et qu'on en a les moyens; ne fait qu'accroître le fossé culturel entre Occidentaux et locaux pour qui Blancs se résume de plus en plus en "simple pompe à fric". Je me retrouve donc, comme à l'entrée de la palmeraie de Skoura, comme un con avec mes pricipes mais sans moyen de locomotion. Le hasard (?) fait que je tombe sur 2 Belges dans la même situation. Elodie est instit' au Sénégal depuis 3 mois, vivant dans une famille sénégalaise et apprenant le wolof. Habituée des voyages, elle a poursuivi un précédent trip au Belize et Guatemala malgré une infection qui lui rongeait le tympan. Son pote est venue lui rendre visite pour un périple en Mauritanie. Il a l'humour de Benoît Poolvoerde : à un gamin qui pousse une petite voiture en fil de fer au pied des dunes et qui lui demande un Bic, il répond "T'as une voiture télécommandée, le plus grand bac à sable du monde et tu veux me faire croire que tu vas faire tes devoirs scolaires ?!". A 1700 UM, sans plus se soucier des tomates et poivrons sur lesquels on est assis, on file sur Chinguetti, à l'arrière d'un pick-up. Habituellement bouréee de touristes, la mythique cité millénaire du trafic transsaharien en est aujourd'hui vide. La faute à la crise, au meurtre de 4 Français l'an dernier à Aleg qui a suspendu pas mal de tours opérateurs (et le Paris-Dakar) et à l'arrêt des charters de Point Afrique. Un drame pour l'économie locale qui ne vit que de ça mais tant mieux pour moi : l'auberge Dar Sahara, annoncée à 60 euros la nuit dans le Routard m'en coûte 5, et le double en pension complère. Son patron, Ahmed Bou Amou, connaît parfaitement la région. Il nous fait visiter la vieille ville, son petit musée familial et sa bibliothèque : des ouvrages inestimables de poésie, d'astrologie et de religion arabes des XIIIè, XVè et XVIè siècles, déliocieusement illustrés et calligraphiés. L'encre et le papier étaient ramenés de La Mecque par les pélerins et les couvertures sont en peaux de bêtes. Ses bibliothèques sont le trésor de Chinguetti, 7ème ville sainte de l'Islam, grande étape des caravanes transsahariennes depuis le VIIème siècle, et lui valent le surnom de "Sorbonne du désert". Aujourd'hui aux 3/4 ensablée, grignotée inexorablement par l'Erg de Ouarane, elle ne compte plus que 10% de sa population d'antan, la grande majorité des habitations de la ville ancienne étant abandonnées. Ce n'est qu'à la nuit tombée après une méharée solitaire au coucher du soleil, sous la pleine lune au cours d'une longue ballade avec Elodie que je ressens la magie de cette ville désertée en plein désert. En se promenant autour, voire sur ou dans les ruines, en apercevant le clocher de la mosquée, en ayant du mal à distinguer par endroits ce qui appartient à la ville et ce qui est déjà du désert, qu'on imagine ce que fut le commerce des caravanes, qu'on mesure la force des dunes, qu'on comprend que la vie humaine est ici dérisoire.
12/01 - Temkenkent
A nouveau seul dans l'auberge. Après une grasse mat' et un gros petit-dèj', je pars seul dans les dunes m'entraîner pour mon stage commando. Jusqu'à Temkenkent par les dunes, et retour en longeant l'oued. Environ 15 kms à un rythme tranquille pour revenir au coucher du soleil. Après dîner, Ahmedm'emmène chez Salek, un modeste manoeuvre qui arrondit ses fins de mois en allant dans le désert avec son âne cueillir de l'herbe à chameaux qu'il revend au marché. Son habitation est comme la plupart de celles que j'aurai l'occasion de visiter chez les nomades Mauritaniens. Une seule pièce sans fenêtre ni mobilier. Au sol, des nattes ou des couvertures à même le sable. Le petit four à charbon de bois (au mieux, une petite bouteille de gaz) et le service à thé ne sont jamais bien loin. Dans un coin, un vieux coffre (autrefois en bois recouvert de peaux de bêtes, ils sont aujourd'hui en métal) qui doit compter tous les effets personnels de la famille. Cette case est construite en feuilles de palmiers, mais la plupart sont en petites pierres noires. Des draps pendus au plafond permettent de couper le vent qui souffle et traverse le toit en osier. Dehors, un peu de bétail, dont la quantité permet de vite juger la richesse du foyer. Chez les nomades du désert, l'investissment matériel a peu de valeur. Seul ce qui peut être rapidement déplacé compte. La cérémonie du thé s'est sérieusement complexifiée depuis que je suis descendu du Maroc. Plus question de s'amuser soi-même avec son grand verre, de profiter de la menthe ou de le siroter tranquillement. Ici, il est très fort, très sucré et se siffle d'une traite dans un petit verre qu'il faut rendre rapidement au maître de cérémonie car il y a toujours plus de convives que de verres. C'est la femme ou le jeune enfant qui prépare les 3 services, d'une seule main, en observant un rituel aussi long qu'immuable. Il faut chauffer l'eau, rincer les verres, mettre le thé, rincer le thé, chauffer, sucrer, chauffer, goûter, chauffer une dernière fois et enfin servir. Entretemps, M.C. aura versé et reversé des dizaines de fois un verre dans les autres pour que chacun soit bien doté en mousse. Quand ça commence (à peu près 5 fois par jour), vous savez ce que vous allez faire dans la demi-heure qui suit ...
13 janvier - Lagueila
Encore une nuit passée à regretter de ne pas avoir emporté de sac de couchage. Je suis très surpris par les températures qu’il fait ici : les nuits sont fraîches (5° à 10°C) et les journées pas si chaudes que ça, même sous le soleil du désert : je pars en méharées en T-shirt à manches longues et je prends mon sweat Guinness pour me protéger du vent. J’ai fait l’acquisition hier d’un chèche plus large et surtout plus long (3 mètres) que celui qui m’avait été offert dans le Dadès. Mon logeur m’a appris à me le nouer sur la tête. Je ne le quitte plus, même la nuit. Faute de couverture, je déploie des trésors d’imagination pour ne pas me peler : au-dessus de mon sac à viande, je borde mes pulls et sweats (avec les manches longues sous le fin matelas) et mon sac à pulls retourné fait office de housse d’oreiller. Salik vient me chercher à 8h à l’auberge avec un ami à lui qui nous accompagnera et un bidon d’eau et de quoi manger ce midi sans oublier le nécessaire à thé. Les 12 kms qui nous séparent de l’oasis de Lagueila ne sont que dunes : ici, la mer est jaune. Avec beaucoup de dégradés : quasi blanche en contrebas de certaines dunes-vagues, elle devient noire quand elle charrie la poussière de grés, et son écume oscille dans un spectre qui va du rose au rouge-orangé. Et ne pensez surtout pas qu’elle est monotone : ses formes varient selon le sens et la force du vent et selon bien d’autres facteurs qui me resteront à jamais inconnus. Sinon, je saurais vous expliquer pourquoi certaines sont presque planes tandis que d’autres observent des déclivités vertigineuses. Et pourquoi certaines chantent quand le vent s’y engouffre et pas d’autres. Certains cordons dunaires laissent place à un sol en pierre où poussent des petits acacias très épineux (l’une d’elle m’a transpercé un doigt de pied de part en part alors que j’évoluais pieds nus). Sur le sable, seule l’herbe à chameau (dite « haschich » ici) et l’euphorbe parviennent à résister, on se demande comment. L’arrivée sur Lagueila se fait après 2h30 de marche en désescaladant une très grande dune. Comme dans de nombreuses circonstances, la première chose à faire est de mettre à chauffer l’eau pour le thé, à même le sable après avoir enflammé une touffe d’herbe à chameau et quelques branchettes. Puis on se réfugie dans une case en bois pour préparer le déjeuner. D’abord vers midi une bouillie (pain chaud découpé en boulettes + eau + sucre + sardines) suivi à 15h d’un plat de riz agrémenté de morceaux séchés d’intestin de chèvre. Après plusieurs micro-siestes, autant de verres de thé et de parties de « dames du désert » par mes compagnons (un jeu qui s’apparente à nos « dames » dans un damier dessiné dans le sable, où les pions sont faits en crottes de chèvres pour l’un et allumettes pour l’autre) on quitte vers 16h30 Lagueila, goutte d’eau de verdure dans cet océan de sable. Peu avant d’entrer dans une Chinguetti baignée du soleil couchant, après 2 heures de marche silencieuse, je décide de faire une blague à mes compagnons de route. Alors que la vile est bien visible, je les arrête en leur disant : « J’ai bien compris que vous êtes perdus mais ne vous inquiétez pas, je vais nous sortir de là ». Je ramasse alors une crotte de chameau séchée, que je renifle longuement en tournant sur moi-même jusqu’à m’écrier, le doigt pointé sur les habitations à quelques hectomètres : « C’est par là ». Maures de rires …
14 janvier - Chinguetti
Avant de prendre le taxi pour revenir sur Atar, je passe par le petit magasin que tient mon hébergeur (en Afrique, tout le monde a plusieurs métiers). Je m’approche d’une lettre encadrée au mur qu’il me dit avoir retrouvée dans les affaires de son grand-père. Il s’agit ni plus ni moins de l’avis à la population lancé en 1934 par le représentant local de l’Armée française récompensant de quelques francs toute personne qui apporterait une information qui permettrait à un certain Théodore MONOD de retrouver la trace d’une météorite. Météorite dont l’existence avait été révélée plusieurs années auparavant par un militaire Français en surprenant une discussion entre 2 Maures et qui déchaînera une série d’expéditions et de controverses jusqu’à ce qu’en 1989, le même Théodore MONOD finisse par en percer le secret à l’âge de 87 ans lors de sa dernière méharée. Ici encore plus qu’au pied des pyramides de Gizzeh ou des miradors de l’Alhambra, l’Histoire est palpable.
Je retrouve Cadi dans son bureau d’Atar pour lui confirmer que le « stagiaire commando » a passé ses « «3 jours » à Chinguetti et est prêt pour le lendemain. Il me laisse un ordi pour décharger mes photos et mettre à jour mon blog. Au repas de midi comme à celui du soir, je me gave de poulet et de frites.
15 janvier - Atar
Cadi a bien fait les choses : à 8h30, le jeune Marfoud vient me chercher à l’auberge et me conduit (en traversant notamment la magnifique oasis de Terjit nichée entre les canyons) jusqu’à deux chameliers qui achèvent près d’une guelta un tour de 12 jours avec 8 jeunes retraités Français. Abdehramane et Da ont 33 ans et collaborent occasionnellement pour des agences de voyages (La Balaguère, Terres d’aventures, UCPA, Nomades) en fournissant les bêtes et prenant en charge l’intendance des bivouacs. Ils chargent mes sacs sur les bêtes et me voilà parti pour effectuer avec eux le trajet qui les ramènera à leurs familles. Je ne sais pas où je suis, où je vais, pour combien de temps, comment j’en repartirai … simplement que je suis parti pour traverser ergs et regs avec 2 Nomades. Simplement. Tout simplement. A 5 à l’heure sur les chameaux, sans plus se soucier de la civilisation, je pense à la tâche jaune sur ma carte d’Afrique, à l’arrière de la file. A pied d’abord, puis à dos de chameau et à pied à nouveau au moment de franchir la magnifique passe de Tivoujar, une faille entre 2 plateaux gréseux qui surplombent un océan de dunes. Je déguste mon tout premier zrig (lait de chèvre – ou de chamelle – sucré, coupé à l’eau et bu à la calebasse) dans une cabane isolée puis on arrête le campement dans un endroit abrité du vent et fourni en herbe à chameaux. J’apprends à nouer les pattes avant des dromadaires (pour éviter qu’ils s’enfuient) et je par chercher du bois. Abdehramane fait le pain : il fait chauffer des braises sur le sable sous lequel il plonge sa pâte (farine + eau + levure). 20 minutes plus tard, c’est un beau pain tout rond qui sort du sable : il ne reste qu’à frotter au couteau la croûte légèrement brûlée et ensablée. Je grimpe sur le petit plateau qui abrite notre modeste bivouac pour observer les alentours au coucher du soleil : à l’est la passe, au sud les dunes qui annoncent le massif de l’Amatlich, au nord le plateau caillouteux et à l’ouest un vague passage entre sable et grès qui constituera notre route de demain. On s’endort alignés sur une natte posée à même le sable, la tête protégée du vent par les selles et bagages alignées derrière nous. Avec la voie lactée pour seule lampe de chevet. Et les ruminements des dromadaires pour seule bande son. Où que ce soit, c’est toujours magique une nuit à la belle étoile. Et vous, c’était quand votre dernière nuit à la belle étoile ?
16 janvier - Passe de Tivoujar
« Guillaume ? » J’ouvre un œil dans l’aube sur le petit verre (« kas » en hassanya) de thé fumant qui m’est tendu. La nuit fut moins froide que je ne l’avais craint. 5 secondes : c’est le temps qui se déroule entre l’apparition du premier rayon de soleil et le moment où la luminosité est trop vive pour capter par une belle photo toutes les couleurs dessinées dans le paysage. Ça ne vaut tout de même pas l’aube naissante au sommet du Mont Sinaï après une nuit à la belle étoile en mars 2006 (ma dernière de la sorte, sans compter celle à dormir dans la rue d’une île Croate). Les braises de la veille ont été réactivées pour chauffer l’eau du thé, les dromadaires équipés et le camp vite levé. 3 heures de marche sous un ciel sans nuage et un estomac sans aliment. Le v’là, le stage commando. Entre plateaux caillouteux et les dunes de la naissante Amatlich, un cordon dunaire superbe qui s’éteint 450 kms plus loin dans la mer, à Nouakchott. Pas un mot : Abdehramane et Da tirent en silence, parfois de front et parfois en file indienne, 3 dromadaires chacun. J’avance au mental : moi qui ai bien insisté pour dire que je souhaitais faire comme eux, marcher au même rythme, manger les mêmes choses, les aider autant que possible et constituer le moins possible un boulet, je ne vais pas arrêter mes Don Quichotte et Sancho Panza pour dire que j’ai droit à un Joker au premier oasis venu. On finit par monter sur les dromadaires pendant 2 heures avant de s’arrêter (enfin) vers 14h pour manger des pâtes. Idem l’aprèm’ : 3 heures de marche suivies de 2 à dos de chameau. Le soleil est couché quand on débarque à Téjala, minuscule village où vit le beau-père de Da, qui est aussi son oncle puisque Da a épousé sa cousine, alors âgée de 12 ans. J’exerce mes nouvelles fonctions de « chamelier stagiaire » auxquels mes compagnons m’ont nommé aujourd’hui, en dessellant les dromadaires, ce qui suscite les rires des enfants et l’admiration du beau-père. La soirée, dans une grande case en ciment qui nous est attribuée, est consacrée à feuilleter à tour de rôle le seul et beau livre du lieu, un ouvrage sur les péripéties de Théodore MONOD dans l’Adrar, offert par un photographe l’ayant illustré et ayant lui aussi séjourné chez mes hôtes. J’y rencontre le fils de Da, élevé par ses grands-parents, où il s’amuse avec son oncle du même âge.
Je me réveille non pas à côté de Da qui s’était endormi sur la même natte la veille au soir, mais de son petit frère venu le remplacer pour ramener les dromadaires. Dans la nuit, une voiture est venue chercher Da pour qu’il se rende sans tarder aux mines de cuivres d’Akjoujt où il travaille également. Je ne me suis rendu compte de rien : en stage commando, le sommeil est profond. C’est à peine si je me souviens qu’au petit matin, une chèvre est rentrée dans la case pour jouer aux quilles avec les verres de thé. Aujourd’hui, je bénéficie d’une permission de sortie : matinée libre. J’en profite pour me rendre dans une ridicule oasis perdue au creux d’une dune, accompagné du beau-père qui y fait pousser quelques tamaris et dattiers, doucement grignotés par l’avancée du sable. Au déjeuner, je mesure une fois encore mes lacunes dans l’art de constituer des boulettes de nourriture dans le creux de ma main droite : quel étrange phénomène physique peut bien expliquer que les grains de riz se collent entre eux dans la main de mes voisins alors qu’ils s’accrochent désespérément à mes doigts dans la mienne ? Le pire, ce sont les spaghettis : essayez, vous, de faire de jolies boulettes que vous porterez délicatement à votre bouche avec des pâtes. Mes hôtes font semblant de ne pas voir ce qui s’échappe sur la natte à chacune de mes tentatives. Ce sont les biquettes qui passent derrière qui se réjouissent de mon manque de dextérité. Mais le plus délicat, c’est de cacher dans le creux d’une joue le bout d’intestin de chèvre ou de gras de bosse de chameau que j’ai vu trop tard, alors qu’il était déjà dans ma main. Quand ça m’arrive au début d’un repas, j’attends qu’il fonde doucement et je l’ingurgite peu à peu. Passé la moitié du plat collectif, je le garde et file à la fin du repas en faire profiter discrétos le chat du coin. Pour ça, j’ai inventé un alibi en béton : j’ADORE aller me laver les mains dehors dans le sable plutôt qu’à la bassine à l’intérieur comme tout le monde. Le plus drôle, c’est que c’est Abdehramane qui explique à mes hôtes la raison (officielle) de ma (brève) fuite en fin de repas. Le problème, c’est qu’en tant qu’invité d’honneur, c’est à moi qu’il revient de finir le plat et de profiter des morceaux dits « de choix », ceux de viande de dromadaire séchée au soleil par exemple. L’après-midi est une promenade de santé par rapport à hier : 5 heures seulement, avec l’Amatlich de sable fin d’un côté et Azouéga de l’autre, une oasis qui s’étire sur 40 kms. Mes 2 acolytes m’offrent une pause à l’endroit où la dune est la plus haute et la plus belle, mais aussi la plus raide. C’est à 4 pattes que je fais l’ascension et en battant à chaque bond le record du monde de saut en longueur que j’effectue la descente. Avant d’arriver à Savia chez Abdehramane, il me fait visiter les jardins potagers luxuriants. La nappe phréatique affleure : chacun possède son puits et sa moto-pompe et produit carottes, tomates, choux, navets ou betteraves. Je ne prends pas la peine de couvrir les carottes que j’ai placées dans un bidon sur le flanc d’un chameau : c’est celui de derrière qui croque les fânes qui dépassent … Abdehramane Ould Bazilin habite, avec sa femme Haziza et ses deux petites filles (7mois et 3 ans), dans une jolie case en pierres d’un diamètre de 5 mètres environ. A l’absence d’électricité, de bouteille de gaz ou de chèvres, j’en déduis qu’il n’est pas bien riche. Après lépisode de « Vis ma vie avec une famille Berbère de l’Atlas », me voilà parti pour l’épisode « Vis ma vie avec la famille d’un chamelier de l’Adrar ».
La seule voiture pour Akjoujt est partie avant mon réveil : je suis condamné à attendre le lendemain pour rejoindre Nouakchott. Mon plan initial était de traverser la Mauritanie par l’intérieur, de l’Adrar au Tagant sans passer par la côte Atlantique. Mais les voitures qui font Atar – Tidjijka sont très rares et il faut compter 2 semaines en dromadaire avec un bon guide et des vivres en quantité suffisante pour traverser en autonomie complète plus de 400 kms de pur désert. Je mesure les limites de mon esprit aventurier. Je ne suis ni Mungo Park, ni René Caillé, ni Théodore Monod. Ni Alexander Supertramp. 3 jours de méharées ont déjà laissé leurs traces : mes talons ont chacun leur ampoule, ma chaussure droite n’est plus imperméable au sable, l’atmosphère sèche commence à fissurer la peau de ma voûte plantaire. Et l’idée de vivre jour et nuit dans les mêmes vêtements, de ne jamais prendre de douche, de ne presque pas pouvoir communiquer avec mes camarades de route qui parlent un français basique, et de devoir continuer à lutter avec des boulettes de bouillie, finit d’achever mes élans de conquête. Ce voyage, ce sont des grandes vacances, pas un chemin de croix. J’ai bien essayé de faire fonctionner le « téléphone arabe » (…) en demandant ici ou là de me faire prévenir si quelqu’un trouve une voiture pour me descendre à mi-chemin jusqu’à Aïn Cefra mais sans succès. J’attends donc celle pour Nouakchott. Je profite de ce temps mort pour traverser l’oasis planté de dattiers qui font revenir au village, en été pendant le Guetna, récolte des dattes, tous les habitants exilés dans la partie de leur famille restée « broussarde ». Chèvres, ânes et dromadaires y pâturent librement à longueur de journée : je me demande bien comment les villageois font pour reconnaître les leurs. Puis une petite promenade dans les dunes : j’ai beau bouffer du sable depuis 8 jours, ça reste toujours magique. J’accompagne Abdehramane chercher du bois pour le dîner et me faire rebaptiser « bûcheron stagiaire ». Ce midi, j’ai été gâté : j’ai été invité à goûter un excellent plat de légumes avec des crêpes délicieuses.
19 janvier - Akjoujt
Rien de bien spécial en attendant la voiture annoncée pour 13h. Mais en me lançant dans des bleds paumés et sans moyen de locomotion propre, il faut accepter ces temps de transition que je mets à profits pour bouquiner mes Guides de voyage, mettre à jour mon carnet de souvenirs où flâner dans le village où je me trouve. Ici, au bord d’une oasis, je ne me lasse pas d’admirer régulièrement le cordon de l’Amatlich qui apparaît telle une grande muraille jaune vif. Et puis il y a toujours 3 ou 4 amis, voisins ou cousins à qui rendre visite avec Abdehramane et pour le temps que cela suppose. La voiture arrive enfin : je prends une photo de la famille devant leur case et je monte à l’arrière du pick-up entre bonbonnes de gaz, sacs de riz et une grosse Mama qu’il faudra aider à redescendre. A 80 à l’heure sur la piste, sans plus se soucier des dromadaires, en pensant à Nouakchott et Aurélia, à l’arrière du pick-up. C’est Marianne qui m’a passé il y a quelques jours le contact d’Aurélia, instit’ à Nouakchott depuis 5 ans. Même si à ce moment, je ne pensais pas y passer, je lui avais envoyé un mail pour lui demander son avis sur mon projet d’itinéraire. Elle m’avait répondu en me donnant son n° de tél. pour en discuter de vive voix : par chance, je l’avais noté dans mon carnet magique. Je l’appelle à Akjoujt avant de monter dans mon taxi collectif pour Nouakchocht (4 nouvelles heures de trajet sur une nouvelle longue et désertique ligne droite). Mais ça change tout de savoir que gîte et couvert m’attendent à l’arrivée. En débarquant chez elle, je frise la syncope : chanson française, pastis, matelas, jambon, douche chaude, wi-fi, bière, bibliothèque, chips et 3 autres colocataires Français … je suis sur le point de tilter. Outre Aurélia, qui me remémore qu’on s’est déjà croisés à Bayonne et à Bordeaux, il y a là 2 autres instits expatriés, Linda et Sébastien, Marion, qui bosse au Centre Culturel Français et un couple de Babas cools de passage. On dirait un épisode de Friends. Une bonne occasion de tester mon aptitude à me réacclimater avec un mode de vie occidental, pour le meilleur et pour le pire.

