12.767,36 Kms ...


Afficher Une année sympathique sur une carte plus grande

jeudi 29 janvier 2009

Apocalypse now


Aujourd’hui, c’est le grand jour. Celui où je mets le cap plein est pour m’enfoncer de 500 kms dans les entrailles du Sahara. Celui où je monte dans le train qui a laissé un souvenir impérissable à Xavi et qui a fait rêver Yann à sa seule évocation. Un train vraiment pas comme les autres ! le train le plus long (2,3 kms), le plus lourd (24.000 tonnes) et le plus lent au monde (25-30 km/heure) ! Le seul du pays, d’ailleurs, dont la vocation est de transporter le minerai de fer en provenance de Zouérate. Après quelques courses de survie (fruits, eau, sardines, biscuits, pâtes et riz), je monte dans le premier minibus qui passe. Pas vraiment un transport public : c’est le bus chargé d’amener au boulot les employés de la SNIM, la Société minière nationale qui est justement la propriétaire du train que je rejoins, mais le conducteur sympa me conduit gratuitement et me dépose devant la « Gare des Voyageurs ». Ce n’est (vraiment) pas celle de Perpignan, mais on pourrait en faire sans problème un ode au voyage. Ce bâtiment pourri et riquiqui (100 m² à tout casser) est posé au milieu de nulle part, ou plutôt en plein désert à mi-chemin entre le port maritime où s’échouent des dizaines de bateaux rouillés et la SNIM en bout de péninsule. Autour, rien. Dedans, rien. Pas un guichet, juste une salle ouverte sur les rails et équipés de bancs en béton le long des murs. Arrivé à 13h30, je n’en repartirai qu’à … 23h30 ! Dix heures passées à observer la microsociété qui s’organise peu à peu devant moi. Trois femmes ont installé chacune une planche sur lesquelles elles entreposent à la vente eau, biscuits ou cigarettes à l’unité. Un homme a posé un réchaud et fait le tour de la quinzaine de « patients » (c’est comme dans un salle d’attente de médecin, il faut être « patient » !) pour distribuer ses verres de thé. Un jeune s’improvise imam et scande les appels à la prière, qu’il orchestre. Autour, ça papote, ça s’interpelle, ça rigole, ça se découvre des liens de parenté. Je fais la connaissance d’un Black de la région du fleuve Sénégal qui me promet d’appeler Guillaume le fils qu’il attend de sa cousine (qu’il appelle et me passe au téléphone !) puis de trois jeunes Sarahouis avec qui j’échange en espagnol. A la nuit tombée, ça finit autour d’un feu de camp dans le sable au bord des rails : le Black fait des phrases, les jeunes vont chercher du bois, une femme met le haut-parleur de son téléphone qui diffuse de la musique, un homme au boubou blanc et aux longues tresses dissimule mal le fait qu’il est légèrement demeuré, et un "nassara" (=blanc) commence le dernier ouvrage de Houellebecq piqué au camp de kite de Dakhla. Tout le monde se fait un sandwich aux sardines (le boulanger ambulant vient de passer) autour du feu : une vraie pub Benetton. Finalement, ces 10 heures sont passées tranquillement, j’ai pris le rythme du voyage (je me souviens qu’au retour du Chili, on avait attendu 2 heures à l’aéroport de Bordeaux un ami qui devait venir nous chercher, avant de l’appeler, tant l’attente était devenue un élément incontournable, voire nécessaire, des vacances). Et je me dis que je préfère attendre ici que de débarquer à 2 heures du mat’ à Choum, ma destination. Le téléphone arabe (…) fonctionne sans problème : régulièrement, un patient a quelqu'un "de bien placé" au bout du fil qui lui annonce l'arrivée imminente du train. 15h ... 18h ... 20h30 ... Il est 23h quand le "chef de gare" débarque pour vendre, à même le sol, des billets qu'il rédige à la main. Et 23h30 quand tout le monde se jette sur les wagons dans une cohue indescriptible. Seulement 2 sont réservés, faute de pouvoir transporter autre chose, aux passagers. A l'intérieur, des compartiments de 6 places assises (enfin, si le siège est toujours là). Pas de lumière, pas de vitres, pas de WC. Et une poussière de minerai de fer qui envahit tout l'espace. Avant même que le train ne s'ébroue violemment dans un vacarme terrible, c'est déjà Beyrouth. Il fait nuit, on n'y voit rien, ou plutôt que des ombres, je ne comprends rien de ce qui se passe autour de moi. Je suis bien content d'avoir trouvé une place ... à côté de laquelle vient choir le demeuré. Un Black gigantesque arrache la portière du compartiment à côté. Un gars entre soudain dans le mien et saute directement tout en haut pour s'allonger dans la soute à bagages. Il n'en bougera plus d'un millimètre jusqu'à ce qu'en pleine nuit, il en saute aussi fugitivement qu'il y était rentré pour disparaître dans l'obscurité. Aussi excité qu'affolé, j'hésite quelques instants à escalader la fenêtre de cet Orient pas express pour voyager sur le toit de l'asile. Rien de ce qui s'est passé cette nuit-là ne m'apparaît appartenir au monde réel. J'ai l'impression d'être malgré moi l'acteur d'un épisode de la série "Twilight zone". What have I done to my hat, I had no hat before ... Je ne me souviens plus quand et comment j'ai dormi cette nuit-là, ni même si j'ai dormi. Heureusement qu'il me reste quelques photos pour me prouver que je n'ai pas rêvé (d'ailleurs, la plupart sont -étrangement- floues). Je me souviens par contre que quand j'ouvrais un oeil suite à un freinage violent ou un redémarrage tout aussi chaotique, je voyais mon demeuré stoïque, debout dans l'encadrement de la porte du compartiment, son grand boubou blanc au vent. Messie du XXIème siècle, figure rimbaldienne du romantisme, mort-vivant rasta ? Au petit matin, comme Dracula, il avait disparu à tout jamais. Peut-être étaient-ce ses cendres qui inondaient la pièce, mais je découvrais au lever du jour que j'avais passé la nuit à me vautrer dans la poussière. Un coup d'oeil à l'extérieur. Rien. Paysage morne de hamada à perte de vue, sur laquelle se sont perdues quelques dunes éparses ou des collines très noires. Ce voyage au bout de la nuit paraît sans fin et sans retour possible. Les rails, parfaitement orientés plein est, ne sont qu'au nombre de 2 : pas de croisement autorisé, sauf en de rares endroits aménagés pour. Des rails tordus, vestiges de déraillements passés, gisent ça et là au bord du chemin de fer, le bien-nommé, renforçant l'ambiance de chaos. Pas une annonce, pas un membre d'équipage, pas un panneau indicateur. Ce train a-t-il seulement un chauffeur ? Je n'ose aller voir dans les autres compartiments, de peur de sombrer à nouveau dans la folie. Je vais cependant dans le premier, celui qui sépare le mien de la sortie. Bonne pioche : je me fais inviter à boire le thé. Quoique : l'eau est stockée dans un bidon sur lequel est inscrit "Huile de moteur diesel". Jamais le paradis et l'enfer ne m'avaient paru si proches l'un de l'autre. Kilomètre 459. Fin du voyage au bout de l'enfer. Je jette mon sac hors du train. "Dehors" 'comme disent les prisonniers), tout paraît soudainement réel. Je revois comme par enchantement mes amis Benetton par le hublot de leur geôle. Le chauffeur du taxi qui attend les passagers pour Atar me presse de grimper. Il attendra. Trop besoin de prendre le temps de réaliser ce qui vient de m'arriver. D'où je viens. Où je suis. Comment. Pourquoi. Que je suis vivant. Et libre. Je regarde l'interminable cortège suivre sa route. "Cette expérience restera à jamais gravée dans votre mémoire" écrivait le Routard ...

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