12.767,36 Kms ...


Afficher Une année sympathique sur une carte plus grande

vendredi 13 mars 2009

Guinée




Kédougou, le 9 mars

Lever avec le soleil, à 7h. Oumar Diallo refuse que j'aille acheter le pain pour le petit-déj' : "Tu es mon étranger". Ceux qui ont lu les Mémoires d'Amadou Hampaté Ba comprendront que je ne peux désormais que m'incliner respectueusement devant le privilège que m'offre ce nouveau statut honorable. On partage un gobelet de Nescafé chauffé au gaz et dissous dans un sachet de lait en poudre, et une baguette tarinée de Chocopain dans un coin de sa chambre. Aussi sommaire que toutes les chambres personnelles dans lesquelles j'ai été logées en Afrique : un lit sous lequel sous cachés quelques effets personnels, un mini-bureau sur lequel traînent quelques papiers, la photo de sa femme et de leur fille ainsi que le contenu de ses poches des jours précédents, une valise avec ses habits, un tapis de prière, le poste radio et le réchaud à gaz. Il m'amène au "garage" (gare routière) où je retrouve mon sac à dos solidement harnaché sur le toit du 4x4 désormais complet, soit-disant, pour Labé. Il est 8h15, on ne quittera Kédougou qu'à 11h. Comme d'hab' avec les transports en commun africains, impossible de savoir quand, pourquoi, comment, voire où ... Je tente au moins de savoir si le trajet se comptera en heures ou en dizaines d'heures, ce à quoi on me répond cette phrase délicieusement juste : "Vous répondre serait vous mentir". J'ai beau avoir développé mes qualités de patience, d'acceptation et de sang-froid depuis bientôt 5 mois que je suis tributaire des moyens de transport africains, je ne parviens pas encore à me montrer aussi fataliste et insouciant que mes collègues de voyage. Quand on m'a dit hier soir que j'étais 12ème sur 15, je me demandais déjà comment faire rentrer 15 personnes dans cette voiture. Mais quand j'en dénombre 23 prêtes à s'embarquer, je cherche des yeux le minibus qui doit amener tout ce monde. Vous connaissez la blague "Comment on fait rentrer un éléphant dans un frigo ?". Ben là, et sans blague aucune, on fait rentrer 19 Guinéens, 3 Sénégalais et 1 Français dans le Land Cruiser. 4 devant, 4 sur la banquette arrière, 8 dans le coffre et 7 sur le toit perchés sur les bagages. Mon statut de Blanc me donne droit à une place sur la banquette arrière contre la porte. Ce doit être la meilleure place, du moins la moins pire (pas d'appuie-tête, plus de vitre et un boulon qui devait servir il y a 30 ans à actionner la vitre et qui me rentre dans le genou). Et il faut faire gaffe à ses doigts : ceux du toit utilisent le montant de la vitre comme échelle. Ce qui arrive très souvent : au bout de 10 minutes, il faut déjà descendre pour prendre le bac pour traverser les 30 mètres du fleuve Gambie. Le bac ? Un machin en bois sur lequel on met 2 voitures et que les passagers font avancer en tirant sur une grosse corde tendue entre les deux rives. J'ai l'impression de revivre l'épopée Citroën en Afrique centrale pendant l'entre-deux-guerres. 10 minutes plus tard, l'épreuve suivante : une côte trop raide pour notre véhicule surchargé. Au début, c'est drôle d'improviser une promenade à pieds devant le 4x4 dans les contreforts du Fouta-Djalon ... jusqu'à ce que je me dise qu'il y a environ 300 Kms à parcourir et que notre chauffeur n'a pas encore passé la 3ème. Alors je me plonge dans mon nouveau bouquin. Après "Léon l'Africain" et les Mémoires d'Amadou Hampaté Ba, encore une biographie romancée, et encore un livre dont l'action se déroule sous mes pas. C'est "Le roi de Kahel" de Tierno Monénembo, l'histoire vraie d'un Lyonnais extravagant, Aymé Olivier de Sanderval, qui a fait à la fin du XIXème de la conquête du Fouta Djalon et de ses énigmatiques Peuls l'objectif de son existence et qui a réussi à s'y faire couronner Roi. A quelques hectomètres de la frontière, la moitié de l'équipage descend pour la franchir clandestinement à pieds, faute de papiers d'identité. Je me disais bien en partant que notre voiture ressemblait à celles qui traversent le Sahara remplies d'immigrés tentant le grand saut pour l'Europe. Je veux partir avec eux mais on me retient : "Tu es trop facilement repérable". Ah oui, c'est vrai que je suis blanc, j'avais oublié (bien que la veille, un Sénégalais avait conclu notre discussion en me confiant : "Toi, en fait, tu n'es ni blanc ni noir" !). Je ne ressortirai donc pas du Sénégal comme j'y étais entré, en immigré clandestin. Dommage, c'eût été romanesque de raconter les aventures d'un contrebandier dans la jungle du Fouta Djalon (le grand intérêt de lire des biographies romancées qui se déroulent là où je me trouve, c'est que j'ai le sentiment que tout ce que je vis pourrait constituer le chapitre d'un de ces romans). Car de jungle il s'agit : sans être tropicale, elle s'est considérablement épaissie, en manguiers notamment, et les hautes termitières ont laissé place à leurs cousines en forme de champignon nucléaire. En plus d'1 mois au Sénégal, je ne me suis fait contrôler qu'une fois, sur le trajet Kolda-Tambacounda. Le flic avait demandé à tous les passagers leur carte d'identité ... je lui avais donc donné ma carte d'identité française. Je m'étais cru fichu quand il a commencé "Montrez-moi votre ..." mais à ma grande surprise, c'est mon carnet de vaccination qu'il réclamait et que je lui fournissais avec empressement). Mais ici, impossible de dissimuler mon passeport à la Gendarmerie Sénégalaise. Les 11 passagers restant prennent place dans la Gendarmerie, une case en bois basse de plafond. Les vieux, incapables de gravir clandestinement la colline-frontière, sont bons pour payer les 1000 FCFA pour défaut de présentation du carnet de vaccination. Dans une région où tout le monde est paludéen chronique, ça fait vraiment prétexte de base à bakchich. Mais tous ont l'air de connaitre le tarif. D'ailleurs, ces douaniers rendent la monnaie et font même office d'agents de change ... Quand vient mon tour, je sus invité à épeler les prénoms de mes parents, ma ville de naissance et ma profession. En Afrique, vous êtes avant tout une filiation, une région et une fonction sociale. Encore une fois, je pense mon sort scellé quand le big boss me demande mon visa d'entrée. Lui, il n'est pas commode : tout à l'heure, à une femme qui tentait de se soustraire aux 1000 FCFA, il a répondu en interpelant l'assistance : "Regardez celle-là comme elle est bien portante, elle doit avoir de l'argent en pagaille". Je lui réponds sans trop y croire que j'ai fait mon visa d'entrée en Guinée à l'ambassade de Dakar. "Ah OK" dit-il en me rendant mon précieux sésame. J'y crois toujours pas mais je sors de là sans me faire prier. A-t-il eu la flemme de chercher le tampon d'entrée au Sénégal parmi les pages devenues illisibles des visas pour le Zimbabwe, le Mozambique, l'Afrique du sud, le Botswana, l'Egypte, le Maroc et la Mauritanie ? ... Bon, maintenant, la douane Guinéenne, reconnaissable à une corde en chiffons tendue en travers de la route et de trépieds porteurs de kalachnikovs qui n'ont plus du voir de fusils-mitrailleurs depuis la chute de Sékou Touré, le premier Chef d'Etat post-décolonisation qui s'était tourné vers le grand frère soviétique en 1958. Là, ils déballent mes sacs, mais ne trouveront ni mes FCFA ni mes euros planqués dans les poches intérieures de mes sacs, pantalons et chemises. On reprend la route en récupérant peu à peu les passagers clandestins au bord du chemin. Enfin, difficile de parler de route pour un piste constituée d'ornières et de cailloux, de grimpettes suivies immédiatement de descentes abruptes. A chaque fois que le 4x4 se cambre dangereusement, ma voisine s'agrippe à mon genou ou tire sur mon pantalon. Des heures et des heures à s'enfoncer dans la forêt sans voir âme qui vive. Enfin un peit village, dans lequel je dîne des beignets et des oranges. La nut est tombée, on en est à la 12ème écoute de la cassette audio de Tiken Jah Fakoly. Tout le monde sombre peu à peu de fatigue mais impossible de dormir : la voiture secoue trop, j'ai le vent dans le visage et mes jambes sont compressées. Et quand on s'endort quelques secondes, c'est encore pire : la tête de ma voisine vacille contre la mienne, la gamine sur ses genoux gigote ses pieds qui reposent sur les miens et le coude du pauvre ado recroquevillé sur la roue arrière dans le coffre glisse contre ma colonne vertébrale. Le calvaire ne paraît pas interminable : il l'est. Vers 2 heures du mat', au cours d'une pause pour déposer un passager, je pars en titubant m'allonger dans un coin et me dis que même si la voiture part sans moi, tant pis : je préfère dormir ici que mourir d'épuisement. Mais le blanc ne passe toujours pas inaperçu. J'admire les gamins qui ne bronchent pas, je plains ceux qui sont entassés dans le coffre et que dire des malheureux qui s'accrochent aux bagages sur le toit ? L'image sortie du Code noir d'un plan de bateau de traite négrière me vient à l'esprit. Je suis plus mort que vif quand le chauffeur coupe le contact à 5 heurs du mat' à Labé. Mais ce n'en est pas encore fini de ce fichu 4x4 : la nuit en Afrique fait peur, on n'y entreprend rien, même pas descendre les affaires. Je refuse pour autant de rester dans la boîte à sardines et me réfugie sur le toit pour somnoler en attendant le lever du jour, calé entre une roue de secours et un vélo.

10 mars - Labé

Je quitte le radeau de la méduse aux premières lueurs et téléphone à ... merde, à qui d'ailleurs, j'ai même pas son prénom. Juste un n° de téléphone noté sur un petit bout de papier dans mon carnet. "Allô ? ... Bonjour, je suis Guillaume MADEC, le fils des amis de Marie-Paule, la dame qui loge à Bordeaux le petit frère de votre épouse !" Heureusement que le Hady en question a prévenu sa sœur de mon arrivée. Une incompréhension m'amène à la mosquée en compagnie de l'Imam entouré de ses fidèles (après cette nuit de prières à l'occasion du Maouloud, la fête en l'honneur de l'anniversaire du prophète) ! Puis je retrouve mes nouveaux hôtes qui, me voyant hagard et couvert de latérite, m'invitent généreusement à manger un bout, me laver et me reposer. Au réveil, vers 13h30, je fais plus ample connaissance avec Alpha et Fatoumatou, leur petite fille Hadja et leur bonne Ousmanie (de 12 ans ...). Alpha, le chef de famille est un descendant de Karamoko Alpha Mo Labé. Cet homme né en 1692 avait fait ses études islamiques dans le Macina Malien et le Fouta Toro Sénégalais avant de rentrer au Fouta Djalon combattre l'idolatrie. De force, par la Djihade, il convertit tous les chefs animistes, crée la "Confédération islamique du Fouta Djalon", en devient le premier Almamy, organise les contrées en "diwal", fonde Labé vers 1755 et y construit la Grande mosquée. C'est sur ce terrain que je loge, attenant à l'imposant édifice religieux.
Je fais également connaissance avec Lamarane "Gallas", le jeune cousin qui me sert de guide pour partir à la découverte de Labé. 3 heures passées à sillonner une ville plutôt agréable : joli marché, larges rues baignées de vendeuses de jus de bissap ou de beignets, et des maisons presque européennes avec leurs toits 4 pentes, leurs terrasses et leurs murs en briques. Surtout, la ville semble construite dans la forêt : du promontoire où se situe la maison de mes hôtes, on a presque l'impression d'un village méditerranéen baignant dans la garrigue. "Gallas" me montre son lycée, son stade de foot, son repère de potes ... et me ramène en concluant la journée par un truculent : "Eh ben aujourd'hui, on peut dire que tu as bien piétiné !". Je le retrouve un peu plus tard pour la soirée Ligue des champions dans un "vidéo club" à 1.000 GNF l'entrée. Le panneau annonce à la craie le programme des matchs suivi d'un "Ne ratez pas ça : ça va disjoncter !". 50 ados s'y entassent dans 20 m² qui suivent Liverpool-Madrid et les matchs suivants comme s'ils étaient au stade et s'enflamment, notamment aux buts du Ghanéen Michael Essien ou de l'Ivoirien Didier Drogba. Jusqu'à ce que, comme annoncé, une panne de courant fasse disjoncter la retransmission ! Rien que de très classique ici, où le courant ne démarre qu'au plus tôt vers 19h. Moi, je découvre une soirée Champion's League sans Kro, chips ni pizza.

11 mars - Mali-ville

Je décolle à 8h avec mon petit sac à dos pour une escapade de 2 jours au sommet du Fouta Djalon. Je me rends compte que le "minimum syndical" à emporter avec moi diminue de plus en plus (1 T-shirt pour la nuit, 1 brosse à dents, 1 couteau suisse et ma lampe frontale suffisent désormais). Je passe 5 minutes à expliquer à Ousmanie de prévenir ses patrons, déjà partis bosser, que je ne rentrerai que le lendemain soir. Elle dit oui à chacun de mes mots : elle ne capte rien. A la gare routière de Daka située à 2 Kms de Labé, la voiture pour Mali-ville est à moitié pleine, ce qui me laisse le temps d'aller petit-déjeuner au marché. Une femme me sourit et me tend un jus de bissap : la veille, elle n'en avait plus de frais à m'en vendre. 100 GNF (0,15€). 3 oranges pelées devant moi. 500 GNF (0,75 €). Un Nescafé. 250 GNF (0,37€) la dose individuelle. Une 1/2 baguette à 500 GNF et une petite dose de beurre à 200 GNF : ça me fait un petit-déj' complet à 2,30 € que je prends attablé avec 2 Sénégalais qui vendent du café touba en thermos. A mon retour au taxi collectif, je suis pris à témoin d'une violente joute verbale entre un homme qui sourit en traitant un groupe de "captifs", de "nomades", ... Pourtant, ce genre de scène ne dégénère jamais. Au contraire, aussi étrange que celà puisse paraître à nous Occidentaux, c'est une séance cathartique de "cousinage à plaisanterie" qui sert à rappeler les liens qui unissent la tribu du 1er (les Diakhanké) à l'ethnie des seconds (les Peuls). Les Peuls ont en effet adopté en les islamisant les Diakhanké à l'époque de l'Etat théocratique du Fouta Djalon (XVIIIème). Depuis, ils leur doivent assistance, en échange de quoi les Diakhanké, leurs "captifs", chantent leurs louanges en tant que griots. Heureusement que j'ai lu du Amadou Hampaté Ba pour décoder ces rites typiquement africains. A l'évocation de ce nom, Barry Boussouriou, un jeune qui attend également le taxi (il se rend saluer sa famille suite à un décès) et avec qui je viens de faire connaissance, s'écrie avec émotion : "Amadou Hampaté Ba ? Personne n'illustre mieux que lui cette fameuse phrase dont il est l'auteur : "En Afrique, quand un vieillard meurt, c'est une bibliothèque qui brûle". J'ai reçu la même éducation Peule que lui et les conseils que lui prodigue sa mère lorsqu'il quitte Bandiagara à la fin d' "Amkoulèle ...", ce sont exactement ceux que ma donné ma mère 1 mois avant de mourir quand j'avais 13 ans !". Waouh ... Barry possède une licence de socio, un français parfait ... et un CDD de 6 mois d'un job sans qualification. Il passe tout le trajet à lire mon livre de Tierno Monénembo, m'éclairant au passage de ses explications historiques sur la complexe organisation sociale et politique du Fouta Djalon d'avant la colonisation française en 1897. Et il a eu le temps de bien l'avancer, ce roman : à 40 Kms de Labé (mais plus d'1 heure déjà), le chauffeur nous laisse en plan au bord de la route (panne mécanique). 3 heures passent avant qu'un collègue à lui nous récupère ... et ne crève une roue 40 Kms plus loin. 2 heures pour réparer et plus d'1 heures pour parcourir les 40 dernières bornes. Ah non, 39 : à l'entrée de Mali-ville, une côte trop raide pour le moteur nous contraint à finir à pieds. Au total, 12 heures pour effectuer 120 Kms. De mieux en mieux ... Le pire, c'est que je ne peux pas dire que la journée fut désagréable : au premier arrêt, je me suis fait invité par l'instit' du village à goûter mon premier tô du voyage (un plat d'aspect répugnant, fait à base de farine de manioc trempée dans une sauce verdâtre gluante, mais pas franchement mauvais) avant de prendre de belles photos dans une concession où j'avais demandé une tasse d'eau chaude pour diluer ma dose individuelle de Nescafé, et à la seconde pause technique, j'ai bouquiné tranquilou au soleil couchant. Arrivé à Mali-ville, Barry me trouve un cousin qui m'amène à l'arrière de sa moto à l'auberge Indigo, puis son gérant m'amène chez son oncle voir la fin de Barça-Lyon. Tout le quartier est regroupé devant la TV, un objet qui occupe une place centrale dans les foyers Africains qui en possèdent et joue un rôle social primordial. En observant les vieilles femmes qui elles aussi suivent religieusement dans ces hauteurs du Fouta Djalon les exploits de Thierry Henry sur Canal Sat, je songe à un mail de Xavi reçu la veille qui évoquait l'inexorable uniformisation des modes de vie.
Il n'y a pas de moustiques ici (je suis à plus de 1.40 mètres d'altitude), mais je déploie tout de même la moustiquaire qui fait office de cocon protecteur contre l'énorme araignée au-dessus de mon lit et les blattes en-dessous.

12 mars - Retour à Labé

Le soleil levant est presque aussi beau que la veille au soir, lorsqu'il se drapait dans ses teintes orangées pour se coucher dans les brumes du Mont Lansa. Aller-retour au village pour avaler un sandwich omelette puis cap sur le Mont Loura et sa formation rocheuse appelée "Dame du Mali" : 3h30 d'une ballade au pas de course pour arriver avant midi à la gare routière. Peine perdue : trop tard pour la dernière voiture pour Labé. Par contre, j'ai gagné 3 ampoules à courir sur les cailloux. Pas question de rester là une nuit de plus : les belles cascades des environs sont à sec en cette saison et j'ai promis à mes hôtes de rentrer ce soir à Labé. Le taxi collectif me propose de me ramener si j'achète les 7 places. Soit 150.000 GNF, 23 €. Je préfère tenter ma chance en stop en m'installant à la sortie de la ville, en achevant mon roman l'ombre d'un manguier. 1h30 plus tard, mon bouquin plié, aucune voiture n'est passée. Je m'interroge longuement : 23€, qu'est-ce-que c'est ? Seulement un aller simple Bordeaux-Bayonne en train, ou un repas complet dans un resto honnête. Mais c'est aussi la moitié d'un salaire Guinéen moyen, ou un sac de riz de 50 Kgs qui fait vivre une famille pendant 3 semaines. Dois-je faire en fonction de mon niveau de vie qui me le permet ou en fonction de ce que ça représente pour les gens que je côtoie ? Je rentre au village et fais courir l'info selon laquelle un Toubab cherche à rentrer à Labé. Peu après, un taxi-moto se présente à moi. 90.000 GNF (14 €). J'hésite (pas de casque, risque de problème mécanique, perspective peu réjouissante de passer 3h30 - dans le meilleur des cas - accroché à l'arrière d'une 125 cm3) avant d'accepter en me disant que c'est, avec la montgolfière et la trottinette, le seul moyen de transport que je n'ai pas encore utilisé depuis 4 mois que je suis en Afrique. Et puis depuis Kédougou, je me rends compte que c'est de loin le mode de déplacement le mieux adapté ici. J'avais rêvé d'un voilier en Casamance, je rêve ici d'une moto pour découvrir le Fouta. Bonne pioche, j'arrive à Labé sans incident à l'issue d'une agréable course au soleil couchant.

13 et 14 mars - Labé

Je reste tranquille le13, passant une bonne partie de la journée au cyber.
Le 14, je pars à Poréko situé à 6 Kms de Labé pour rendre visite à la famille de Hady. Je fais le tour des 5 maisons de la concession familiale, distribue un nombre incalculable de "ça va ? ça va bien ? la famille ? la santé ? ..." à tous les oncles, cousins, arrière-grands-neveux ... qui chacun me souhaite bien des choses, ainsi qu'à ma famille, et me demande de le prendre en photo pour la porter à Hady à mon retour à Bordeaux.

Ah oui, faut que je vous raconte le loto Guinéen vu à la TV. D'abord, il y a une sorte de sèche-cheveux qui souffle sur les billes numérotées. Un énorme Black qui ne sourie jamais essaie d'attrapper celles qui arrivent à s'échapper par le trou fait dans la planche en carton et les tend à la présentatrice. Elle arbore une magnifique robe rose bonbon, et passe son temps à répéter les n° inscrits sur les billes. Là, le caméraman (un vidéaste amateur) essaie de zoomer sur la bille pour qu'on identifie le n°, sauf qu'il ne parvient jamais à faire la mise au point sur la bille et comme il fait ça caméra sur l'épaule, ça donne le tournis. A la fin, le Monsieur muscle part débrancher le sèche-cheveux pour qu'on entende la potiche redire tous les n° gagnants ...


15 mars – Dalaba
Après 2 heures de taxi brousse, j’atteins Dalaba qui se révèle être une très agréable étape. Je descends « Chez Koffi » et me rends au minuscule Office de Tourisme où j’achète un livret touristique fort intéressant sur la région réalisé par un Français ayant résidé ici avant de tomber sous le charme d’une Peule et de la ramener en France (je le comprends très bien : elles sont grandes, fines et ont un magnifique teint cuivré). C’est jour de marché : une animation bruyante, colorée et odorante règne sur le quartier de la mosquée. Sur les stands riquiqui à même le sol, de nombreux légumes (tomates, carottes, pommes de terre, oignons), quelques fruits (oranges « en pagaille », bananes et de gigantesques papayes), des sacs de riz, des brouettes de sel en vrac, des savons artisanaux et de l’huile de palme dans des bouteilles de Coyah (la marque de l’eau minérale) recyclées. Un pur marché africain où règne un joyeux bordel. Après un sandwich à l’omelette et un Nescafé au lait concentré, j’attaque vers 14h l’excursion du « Pont de Dieu ». La chaleur est rendue supportable par une douce brise et l’ombre des manguiers. La ballade est hyper agréable, dans des paysages surprenants alternant pinèdes, bambouseraies et forêt tropicale. Ainsi que des jardins potagers familiaux le long du petit cours d’eau dont je remonte le cours jusqu’à une petite cascade formant un bassin. J’y ai trouvé l’eau si claire que je m’y suis baigné. A poil. Parce que c’est plus rigolo. Au-dessus, le pont naturel de 4-5 mètres creusé par la rivière. Sur le retour, j’aperçois 2 gamins au sommet d’une épaisse végétation : ils sont en train de cueillir des oranges et m’en lancent une que je déguste aussitôt. Forcément la meilleure que j’ai jamais mangée. Je croise en rentrant à Dalaba toutes les femmes qui reviennent du marché le panier sur la tête. En ville, je visite le « quartier des chargeurs » où les colons venaient faire des cures au bon air des montagnes. S’y trouve la villa Sili construite en 1936 par le Gouverneur de l’époque et devenue la maison de vacances de ses successeurs. De la terrasse, un magnifique coucher de soleil sur les plateaux vallonnés du Fouta Djalon. A côté, la case à palabres qui abritait les réunions entre les chefs de canton hérités de l’Etat théocratique et les autorités coloniales. En rentrant à l’hôtel, je longe la maison où vécut Myriam Makeba, la grande chanteuse Sud-africaine de l’apartheid décédée en novembre dernier, qui avait trouvé refuge ici à l’invitation de Sékou Touré. Quand je vois la beauté des paysages, l’héritage des architectures coloniales et la richesse de la culture Peule, je me dis que c’est un beau gâchis que de ne pas pouvoir attirer davantage de touristes pour cause d’instabilité politique. Je n’ai en effet croisé que de très rares Toubabs.


16 mars - Kouroussa

Départ de Dalaba à l’aube. Hier soir, j’ai eu la flemme de marcher jusqu’au centre dans la poussière à la frontale pour aller au concert organisé à la Maison des jeunes. Cette nuit, j’ai été réveillé à 3h du mat’ par la lumière quand le courant est revenu. Je croise les Lycéens qui vont en cours dans leur tenue brune avant qu’un taxi « clando » ne m’amène à Mamou à travers les jolis plateaux vallonnés et arborés. Là, problème : le distributeur de billets est en panne : après avoir « coupé le billet » pour Kankan et avalé un Foscao dilué dans du lait concentré, je n’ai plus un seul franc Guinéen. Le gars du Syndicat des transporteurs qui m’avait trouvé un moto-taxi pour aller à la Banque BiCiGui et que je retrouve en revenant bredouille et à pieds me donne 2.000 GNF « pour acheter au moins de l’eau et un bout de pain sur le trajet. T’aurais fait ça si ça avait été moi alors c’est normal, hein ? ». Après être allé « carburé », la vieille Peugeot 505 décolle vers midi … pour un « 300 Kms haies ». D’abord un premier barrage de police qui se lève qu’au bakchich du chauffeur, puis un second avec la même punition.Dans la descente de Dabola, on retrouve le taxi de la veille dans le fossé. Un fossé-cimetière pour le commis de 18 ans qui voyageait sur le toit. Notre chauffeur passe 3 heures à réparer la direction de la voiture en carafe. J'ai proposé mon aide pour la remettre sur la route mais la place du Blanc, c'est avec le vieux, les femmes et les enfants à l'ombre. Et à la fin, on vient me remercier (et moi seul) d'avoir patienté. Dois-je considérer celà comme la marque d'un sentiment inconscient de déférence naturelle à observer par principe aux Blancs ou comme la politesse dûe à un étranger ? Puis c'est à notre tour de connaître les pannes. La femme derrière moi me traduit le propos du chauffeur : "Le moteur bout" ! Ah oui, une belle dose de vapeur d'eau sort du capot. Tous les 5 Kms, le chauffeur rajoute des liotres d'eau dans le circuit de refroidissement. Puis c'est la boîte de vitesse qui se bloque. Qu'à celui ne tienne : elle est démontée puis remontée, bloquée en 3ème. La boîte automatique vient d'être ré-inventée sous mes yeux. Mais après 20 Kms, le moteur donne des signes (et des bruits) de fatigue qui font penser à des râles. Changement de bougies. Tout ça sur une route (la RN1 qui relie les 2 plus grandes villes du pays) truffée de nids de poules, voire d'autruches, qui me rappellent la seule route goudronnée du Mozambique remontée avec Fred et Xavi depuis l'Afrique du Sud en novembre 2007. C'est sur un dos d'âne à l'entrée de Kouroussa à 22h que la Peugeot rend l'âme, fumante, grillée. J'ai toujours mes 2.000 GNF de ce matin en poche : on ne s'est pas arrêté déjeuner et on m'a offert sur la route une bouteille d'eau et une orange. Je me suis nourri de la lecture, d'une traite, du réjouissant "Petit traité sur l'immensité du monde" de Sylvain Tesson que m'avait offert Thibaut à Dakar en échange d' "Amkoulèle ...".Comme l'avait prédit mon devin-donateur, j'achète de l'eau et une demi-baguette que je fourre de sardines (j'achète toujours une boîte de sardines avant de m'enfoncer en brousse : en Mauritanie, elles avaient égayé les pâtes à l'eau de mes amis chameliers et ce soir dans la ville naissance de Camara Laye, l'auteur de l'autobiographie "Lenfant noir", elles feront office de seul repas du jour). De retour à la 505, je reçois le verdict du chauffeur : "la voiture est un peu en panne, là. Il faut changer le joint de classe. Demain". Bon, 350 Kms en une seule journée : j'ai été bien ambitieux, moi ! Mais j'ai beau essayer de la jouer roots, pas envie de dormir dans la voiture ou à même le sol comme mes autres compagnons d'infortune. Il me faut trouver un vrai lit, et pour ça un peu d'argent. De fil en aiguille, je tombe sur "Zidane" qui peut changer mes euros mais qu'à partir de 50€ car c'est la coupure minimum avec laquelle il règle son abonnement à Canal Sat qui lui sert ensuite à diffuser des films dans les 3 salles de son Vidéo club. Je ne veux pas craquer mon seul billet de 50€ alors je lui propose de changer 15€ à un taux très avantageux pour lui, histoire pour moi d'avoir de quoi tenir jusqu'à Kankan. Surpise : il fait la grimace. Il m'explique qu'il aurait bien voulu si ça ne tenait qu'à lui mais il y a Dieu qui regarde et il ne sera pas content s'il le voit me voler de la sorte ! Heureusement, je retrouve mes Francs CFA que je change sans souci et qui me permettent de m'offrir une bière bien méritée puis une douche (au seau, bien sûr, mais j'ai fait de nets progrès : un 1/2 seau me suffit amplement désormais) et une nuit dans une petite auberge où m'accompagne "Samuel Etoo". Malgré l'heure avancée, la chaleur reste "ardente", comme ils disent : j'ai quitté les hauteurs verdoyantes du Fouta pour retrouver un paysage et un climat Sahéliens.


17 mars - Kankan

Je retrouve à 7h30 la 505 désossée. Désormais pété de thunes, j'offre la tournée générale de petit-déj' à mes collègues passagers pour me disculper de les avoir laissé à leur triste sort cette nuit. J'apprends à jouer au Sudoku à un jeune qui m'ensigne en échange quelques mots de Malinké (j'arrive en pays mandingue). La voiture repart ... pas pour longtemps : au bout de 10 Kms, le moteur rend l'âme. Même scène répétée 20 fois hier à regarder le chauffeur triturer sous le capot. Peine perdue, on change de véhicule et la R21 qui nous récupère démarre. Ou tente de démarrer ! Pas un bruit quand il tourne la clé ... Je suis maudit ! Mais après avoir appuyé sur quelque chose sous le capot et connecté 2 fils électriques sous le volant, ça part. Deux beaux clins d'oeil à l'aventure : une stèle marquant le passage de René Caillé en 1827 puis le franchissement du mythique Niger qui prend sa source quelques dizaines de kilomètres en amont. Water Music ... Arrivés dans les faubourgs de Kankan, une panne d'essence nous permet de dépasser symboliquement la barre des 24 heures pour ce trajet Mamou-Kankan de 300 Kms. Soit du 12,5 Kms/h de moyenne. Record battu !
Kankan est une très agréable ville universitaire dont les rues principales sont bordées de part et d'autres d'énormes manguiers. Je descends à la pension de la Mission catholique puis me rends à la Gendarmerie dans l'espoir (très vague) d'obtenir un laisser-passer pour me rendre au Mali. J'avais aucune envie de perdre 3 jours à faire l'aller-retour à l'ambassade du Mali à Conakry. Aux innocents les mains pleines : le Commissaire de la Sécurité Nationale me procure ça en 10 minutes. Pire : je le négocie à 10.000 GNF (1,5 €) ! J'ignore ce que peut bien valoir un papier d'un flic Guinéen pour traverser la frontière Malienne, mais je suis content de mon coup. On verra bien demain ...


En passant le reste de la journée à me ballader puis la soirée à manger un poulet aux bananes en sirotant 2 bières, je me dis qu'il fait vraiment bon vivre ici. J'aurais fait mon voyage dans le sens inverse, je me serais permis davantage qu'une simple nuit ici. Mais je dois partir pour Bamako, le temps commence à presser sérieusement. Au total, ça aura fait 10 jours en Guinée. Bien trop peu pour porter un jugement d'ensemble. Mais c'est vraiment dommage que l'instabilité politique empêche le passage de davantage de touristes. Et c'est pas prêt de s'arranger : quand je vois le nouveau Chef d'Etat, un militaire d'une quarantaine d'années, faire des discours fleuves tous les soirs à la TV en hurlant qu'il cèderait le pouvoir quand le peuple lui demandera, je ne sais pas pourquoi mais je me dis que c'est pas gagné ....

3 commentaires:

Anonyme a dit…

Bravo giom,

je viens de passer un moment magique. je suis là au bord du lac wanaka à me prélasser. Et, tout en sirotant une bonne bière, je suis en train de lire ton dernier article. Cette sensation vraiment de tranquilité, ce bonheur delire tes lignes où on voyage vraiment avec toi e´tait saisissant. C marrant d'être aussi en voyage et de se teleporter aussi facilement pour quelques minutes en Afrique.
bravo.
Bon, d'ici peu, tu as les joyeux compères avec toi.
J'espère que vous allez bien vous amuser.
agur l'africain

Rod a dit…

Un conseil, Giom:
Reste où tu es !!!! On te fera des dons, tous les mois, mais quand on voit à quel point:
1/tu es heureux (en apparence seulement ? Non je ne crois pas),
2/ton genou tient le coup,
3/tes cheveux poussent toujours,
4/ton style littéraire s'améliore, s'affine, s'enrichit, se désampoule (on dirait du Stasiuk, un Polonais qui traîne ses savates et ses clopes dans toute l'Europe de l'Est) de semaine en semaine, et sûrement de lecture en lecture,

R-E-S-T-E !!!
Ok, tu nous manques, et avec Gael, on s'impatiente, parce que les énormes bouffes du dimanche midi n'ont pas eu lieu depuis bien longtemps maintenant... Mais à tout prendre, je préfère te voir comme ça ! (et puis du coup on sifflera ta cave !)

Bonne route pour la suite, l'ami !
Rod

Anonyme a dit…

Je viens de redecouvrir la Guinee ou j ai vecu il y a plus d un demi siecle(en 1952 militaire)6 mois a Dalaba,le bonheur, et aujourd hui quelle emotion a la lecture de ce recit
Merci et: (mi weltike fota nani -Plus facie pour moi a prononcer qu a ecrire)
Jacques