Kédougou, le 6 mars
Levé tôt à cause de Hollandais qui partent de bonne heure pour le Mali, je petit-déjeune avec cette douzaine de Néerlandais qui ont des bonnes têtes de légionnaires Teutons élevés aux céréales. Ils effectuent un rallye (Amsterdam-Bamako) à but humanitaire puisqu'ils laisseront leurs 4x4 à Oxfam Mali. Mouais ... ils me parlent surtout de "having fun in the desert", et quand je leur dis que je me rends dans les montagnes du Fouta Djalon, l'un d'eux me demande sans plaisanter "Did you bring your snowboard ?" ...
Au "garage", je trouve un Ndiag Ndiaye presque plein à 10h. Cool, je vais décoller vite fait et serai à destination pour déjeuner. Las. Je poireaute 4 heures dans cette putain de gare routière surchauffée avant que les 3 dernières places trouvent preneurs. 4 heures à maugréer : pas d'ordi portable pour jouer au solitaire, et je ne peux même pas me rendre au cyber à 500 mètres de là car si une petite famille arrive, on peut partir d'un instant à l'autre. Et ces gens qui attendent à leur place dans le car sans mot dire ... Moi, je maudits ! J'en profite tout de même pour aller me faire raccourcir la barbe et les cheveux chez un coiffeur. On décolle à 14h, le toit surchargé de bagages, mon sac coincé entre un pupitre et un vélo. J'ai pris place à l'avant, pensant avoir trouvé le meilleur siège à côté du chauffeur. Re-Las. En fait, je me retrouve coincé entre le levier de vitesse et 2 gros messieurs, la soufflerie du moteur brûlant me ventilant le dos. S'ensuivent des arrêts inexpliqués, des contrôles de police interminable, un voyant rouge qui refuse de s'éteindre sur le tableau de bord malgré les violents coups de poing du chauffeur et une roue crevée à 500 mètres de l'arrivée ... à 22h. Super, la traversée du Niokolo Koba !
Heureusement, je partage un bon repas avec un Australien et une Hollandaise qui est l'exact opposé de ses compatriotes rencontrés ce matin. Comme avec tous les voyageurs rencontrés dans les auberges, on se met à discuter voyages. J'évoque le trop grand fossé culturel que je ressens avec l'Asie et qui m'a fait privilégier l'Afrique pour ce 1er long voyage solitaire. Elle qui bosse depuis 12 ans dans la plupart des pays du Sahel et qui a débuté sa longue expérience du continent Noir par une transhumance de 9 mois avec une famille Peule dans le nord du Mali (!) me raconte qu'en Afrique aussi, le rapport à la vie et à la mort peut être choquant pour nous Occidentaux. Elle a vu au Tchad un ami se faire tabasser à mort parce qu'un homme ivre s'était jeté sous ses roues, ou des enfants récemment décédés se faire déposer par leur famille sur la route dans l'espoir d'extorquer une belle somme d'argent du prochain automobiliste à qui ils imputeront le décès. Réflexion faite, je me dis que je préfère les Bananias d'Afrique de l'Ouest que mes aïeux ont pris le temps d'évangéliser et de civiliser un minimum (humour noir).
Bandafassi, le 7 mars
Départ du très bon "Chez Diao". Je marche sous un soleil de plomb jusqu'à la sortie de Kédougou. Coup de bol rare et improbable dans mon histoire des transports africains, un minibus sorti de nulle part m'amène au bout de 20 minutes à Kédougou. "Chez Léontine", un sacré bout de femme qui a monté un campement à côté de sa concession familiale. Elle me sert le reste du déjeuner (comme d'hab', du riz en sauce) pendant qu'un guide de passage me dessine à la main une carte du coin. Il m'arrive souvent d'éprouver un manque d'informations géographiques sur le coin où je me trouve, ne disposant que que ma carte Michelin d'Afrique de l'Ouest au 1/40.000.000 et de mini-cartes des pays dans le Lonely Planet. Je me pose devant le campement vers 16h, heure à laquelle la chaleur devient moins accablante, et c'est l'ambulance du coin qui m'amène à Ibel pour une petite rando dans les collines du Pays Bédik. Car là, à 300m d'altitude, on est dans les sommets du Sénégal. Et chez une ethnie bien particulière. Après ces 2 jours de trajet plein est, j'avais déjà l'impression de m'enfoncer dans l'Afrique Noire, vous savez, la vraie, la redoutable, l'insondable, la trépidante, l'envoûtante. Mais quand j'arrive au sommet dans un village de huttes rondes en pisé et en paille et que ce sont des femmes au sein nus, des cauris (petits coquillages blancs qui servaient autrefois de monnaie) dans les cheveux, l'oreille couverte de boucles du lobe au sommet et même une tige en travers du nez qui m'accueillent, j'ai l'impression d'être dans un livre d'histoire-géo à la page des premières photos d'Afrique rapportées par les colons ! Je savais que ça existait encore, pour en avoir vu il y a 20 ans sur les rives du fleuve Niger en Pays Dogon, mais je ne m'attendais pas à en trouver au Sénégal. Je pensais que mes "pygmées" de Casamance étaient une exception, des gens oubliés de tous vivant reclus au fond des bois. Bien sûr, j'ai envie de photographier ces spécimens, mais là mille questions m'envahissent : est-ce sain de les prendre en photos comme on photographie des animaux dans un zoo ? est-ce décent de photographier des lolos à l'air ? et quand deux d'entre elles me demandent un petit cadeau en échange, que dois-je faire vu que jusque-là, je me suis toujours refusé à monnayer mes prises de vue ? Je m'arrange donc avec ma conscience en photographiant 2 femmes habillées avec qui je partage un paquet de biscuits. Nouvelle surprise quand je leur demande leur prénom : Martine et Thérèse ! En fait, cette tribu était installée autrefois vers l'actuelle frontière Guinéo-Malienne d'où elle a fui l'islamisation forcée pour lui préférer le catholicisme, plus compatible avec leurs coutumes et tout en conservant des rites animistes, perdue dans les montagnes du confin Sénégalais. Une ethnie de quelques milliers de représentants. En voie de disparation ? Les cases sont très regroupées, des hommes filent du coton avec un rouet taillé à la main, et un peu en contrebas, une vingtaine de femmes font la lessive au bord du puits. Je poursuis en suivant les crêtes jusqu'à Andiel puis Patassy et me fais comme d'hab' rattraper par la nuit. C'est au clair de lune que j'atteinds la piste principale et que je me fais ramener en stop par un motard de passage.
Là, j'assiste à une scène que j'aurais du enregistrer. Deux instits à la retraite arrivent au campement : "Léontine, sers-nous 2 bières, on a marché depuis Kédougou pour le pélerinage de demain, on est fatigués, rek ... Bon, on a fait des pauses". Léontine me souffle "des pauses vin de palme, oui" et leur répond "ça ira mieux après cette bière". "Oui, ce rafraîchissement de bouche nous fera le plus grand bien ..." (j'adore le français parlé par ceux qui ont connu l'éducation du temps des colonies : ils utilisent une langue châtiée et imagée exquise) ... "Léontine ?, poursuivent-ils avec de réguliers blancs de plusieurs secondes, il fallait qu'on passe chez toi ... parce qu'on fait le tour de tous les notables de la région ... est-ce que tu nous comprends ? hein ?" A ce moment, 3 pompiers (prénommés Nazaire, Gaël et Marcelin) en tenue arrivent : "Tiens, v'là le bataillon !" ... "Lé-Lé-Léontine ? ... Est-ce que tu vas bien ???" ...
Kédougou, le 8 mars
J'accompagne dans la brousse Léontine, toute de blanc vêtue, jusqu'à un sous-bois dégagé au pied d'une falaise. C'est le lieu du fameux pèlerinage des catholiques des environs. J'ai dû mettre un jean et une chemise pour être présentable à la messe : je transpire par toutes les pores de ma peau. Sur le chemin, j'angoisse en me rappelant ma dernière messe africaine : c'était en mai 2007 à Gorom-Gorom dans l'extrême nord du Burkina. Bibi m'avait dit : "Viens, on y va, ça va être typique, avec des danses et des chants traditionnels". L'horreur : une fournaise, des prêches interminables et des séances d'autoflagellation où chacun hurlait en se balançant les yeux fermés
pour expier ses pêchés en se frappant le corps. J'ai retrouvé plus tard une description de cette scène dans "Ebènes" de Ryszard Kapusczinscky. Là, c'est heureusement plus classique quant au déroulement de la cérémonie. Mais ça fait tout de même bizarre de voir le vieux curé Polonais donner la communion à des adolescentes Bédiks en costumes traditionnels (habillées, je vous rassure quant au curé !). Aujourd'hui, j'ai changé 4 fois de plan. Mon 1er était de me lever tôt pour rejoindre Dandé, près de la frontière Guinéenne, que je pourrais ensuite traverser à pied. Puis je me suis dit que c'était plus raisonnable de m'arrêter à Dindéfélo car je trouverais facilement une voiture (c'est jour de marché). Finalement, j'ai décidé avec la bienveillance de Léontine de repartir sur Kédougou, d'où je trouverai une voiture pour Mali-ville en Guinée. Je me pose devant le campement, où je reste 2 heures près du forage. Le temps d'observer les va-et-vient permanents des gosses des environs venus porter sur leur tête des bidons d'eau qui paraissent bien lourds pour leur petite corpulence. Arrivé à Kédougou, je marche directement vers la gare routière. La voiture pour Mali-ville ne décollera pas avant 3-4 jours ! Par contre, celle pour Labé risque de décoller ce soir. Bon, faut pas me prendre pour un jambon ni un Américain, je sais bien que la frontière est fermée la nuit et que ça ne partira que demain matin. Mais je change donc pour la 4ème fois de la journée de destination, laisse là mon gros sac à dos et part au cyber. Là, j'éclate de rire à la lecture d'un commentaire de Gilles sur mon blog, ce qui provoque par contagion les rires du gérant avec lequel je sympathise. S'ensuit une soirée surréaliste. D'abord, je m'installe à l'ordi du chef et le gérant Oumar Diallo me laisse gérer les connexions de tout le cyber, le temps qu'il aille en moto chercher pour moi un CD vierge car je souhaite sauvegarder mes photos du Sénégal. Puis je me transforme en responsable de la mise en page pour un jeune président d'association qui se bat avec le programme d'un festival culturel qu'il doit envoyer au Ministère pour demander une subvention. La discussion commence, je lui suggère que son asso organise une formation informatique pour les jeunes de Kédougou, il trouve l'idée excellente et nous voilà à commencer à monter le budget prévisionnel de la formation. Puis Oumar m'invite à passer la nuit chez lui. Après tout, il est 23h et je n'ai pas d'hôtel, m'étant rendu directement de la gare routière au cyber avec mon seul petit sac à dos. J'accepte, il m'y emmène en moto, je me douche au seau puis il me dit qu'il part le lendemain chercher un job adapté à son diplôme d'ingénieur-géologue. Je demande à parcourir son CV et ses lettres de motivation, je lui fais quelques remarques qu'il trouve judicieuses ... et me v'là jusqu'à 2h30 du mat' à reprendre tout son CV et à reformuler ses lettres de motivation !!!
Bilan Sénégal : mitigé. Pays en croissance mais dont les indicateurs sociaux sont toujours bas. Les 2/3 du riz sont importés. Le tourisme ne profite que peu aux Sénégalais. La filière arachides semble condamnée. Le FMI impose des privatisations des réseaux dont la qualité des infrastructures diminue en conséquence. La corruption est chronique dans un pays qui se targue d'être un modèle de démocratie en Afrique. Et plus personne ne peut voir le Président Wade en peinture.

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