Siné-Saloum :
15/02 - Fadiouth
Après une dernière grasse mat' N'Goroise, je prends la pirogue jusqu'au village, un 1er Ndiag N'Diaye jusqu'à Patte d'oie, un 2nd jusqu'à Colobane, un "7 places" jusqu'à M'Bour puis un second jusqu'à Joal avant d'hêler un "clando"qui me prolonge jusqu'au pont menant à l'île de Fadiouth. Une magnifique petite île faite exclusivement de coquillages; à l'entrée de la région du Siné-Saloum où de multiples bras de mer (dénommés "bolongs") sillonent un paysage de mangrove. Sur cette île sans voiture vivent quelques centaines d'habitants de l'ethnie Sérère fiers de leur tolérance religieuse. Je me pose au campement villageois, une auberge toute simple qui a le charme de posséder une terrasse en bois qui donne sur un joli bolong, et me ballade au clair de lune dans les ruelles. J'atterris dans un bar-resto minuscule, qui est apparemment le QG des vieux catholiques de l'île. Ils y consomment, sans modération, du "Pichet", l'équivalent de la "villageoise" de chez nous. L'un d'entre eux, fan de foot français, me récite la liste des stades de Ligue 1, me raconte le "match de Séville" et la classe des joueurs de l'OM de la grande époque.
16/02 - Palmarin
Visite matinale de l'île : son église, sa mosquée, son cimetière à la fois catholique et musulman établi sur une île adjacente, un verre de thé offert par un villageois, puis quelques heures à contempler de la terrasse du campement les spectacles qui s'offrent à moi : la danse des pêcheurs à pirogue, le théâtre des usagers domestiques du bolong (à quelques minutes d'intervalle, un gamin y fait ses besoins avant que sa mère ne vienne y rincer le riz du midi ...), le concert des ânes, chèvres et cochons en liberté, le ballet de petits poissons sortant en sautant de la marmite de riz laissé à tremper dans l'eau (j'aurais du demander au gamin ce qu'il avait bouffé au petit-dèj'...). En fin d'aprèm', je décolle pour Palmarin
16 : Campement de rêve
17-18 : Campement villageois avec Annah et Ben
16 : Campement de rêve
17-18 : Campement villageois avec Annah et Ben
19 mars - Mar Lodj
J’ai droit en direct à une dédicace à mon nom dans la radio locale. Je rigole avec les employés d’un passage dans « Amkoulèle, l’enfant peul » au cours duquel Amadou Hampâté Ba raconte qu’un petit Dogon a choisi le verbe « cabiner » quand l’instituteur lui demande de conjuguer un verbe du 1er groupe de son choix. Je me fais largement arroser le dîner par un vieux Toubab installé à Dakar venu passer quelques jours de vacances avec sa fille. Un digne représentant de ces Blancs blasés par la vie dans les tropiques et qui se comportent d’une manière qui n’a rien à envier aux premiers colons. Elodie, la Belge rencontrée à Chinguetti, décrit très bien dans un de ces mails collectifs ce qui l’offusque autant que moi dans le comportement de ces honteux ambassadeurs qui sont très justement appelés ici les "Sénégaulois": "ce mépris brandi comme un bouclier par les Blancs qui vivent ici depuis longtemps. Cette supériorité post-coloniale qui se cache mal. Ce tutoiement condescendant généralisé sous prétexte que "ici c'est cool, on ne vouvoie personne". Ce désintérêt total pour une langue "qui ne sert à rien". Ces petites phrases assassines entendues un peu trop souvent : "Les Sénégalais, c'est tous des arnaqueurs, ils ne voient en toi que le fric, et ils vont toujours essayer d'en profiter". Alors bien sûr qu'il y a un rapport inégalitaire à la base, je suis pas naïve. Mais justement, c'est parce qu'il y a ce rapport inégalitaire, et qu'on arrive là avec un fric qu'il est évident qu'il n'ont pas, qu'on leur doit au moins le respect de ne pas l'accentuer par notre attitude. Qu'il est légitime aussi qu'ils essayent de profiter de ça. Franchement, qui d'entre nous, ayant des problèmes d'argent réels, aurait des scrupules à arnaquer un millionnaire ? Sincèrement, moi pas. Alors oui, parfois ca m'énerve qu'on essaie de me vendre des trucs ou qu'on m'interpelle sans cesse. Mais non, je ne crois pas qu'il serait juste qu'on n'ait que les avantages de l'aisance. Apprendre un minimum de wolof, vovoyer les gens comme ils le font entre eux, trouver des stratégies d'évitement de l'arnaque, mettre ses limites sans pour autant mépriser celui qui essaie d'aller trop loin, c'est le seul moyen de respecter les gens chez qui on vient vivre. Et vous savez ce qui m'énerve le plus dans tout ça ? C'est que je suis sûre que ce sont les mêmes, exactement les mêmes, qui vont râler contre les Marocains qui ne font aucun effort d'intégration en France ! Comme si l'intégration ne concernait que les pauvres indigènes, et que la possession d'argent ou l'appartenance à une race "cultivée" nous plaçait au-dessus de tout ça ..."
Petit-déj’ au bord du bolong après un plouf au moment où le soleil se lève sur ce bras de mer. Rien de tel pour se désembrumer après les excès de la veille. Plus jamais je me ferai avoir par un vieux colon qui épanche ses déboires dans le Saint-Sernin ou Le Pichet, les 2 marques de vin de table mises en bouteille au Sénégal.
20 mars - Mbour
Ils le savent bien, que j’ai rendez-vous à 8h30 à Ndangane. Alors certes, la table est mise à 8h. Mais ce n’est pas moi qui vais faire en sorte que le pain soit prêt plus tôt que d’habitude ou que l’eau du Nescafé chauffe plus vite que la bonbonne de gaz ne le décide. Ça ne sert à rien de vouloir aller plus vite que la musique, de toute façon, c’est Dieu qui en décide. Le piroguier de la charmante auberge Essamaye me dépose à 9h passées à mon lieu de rendez-vous avec Marie-Madeleine. La fameuse dilatation africaine du temps n’aurait quand même pas atteint un groupe de vieilles femmes catholiques devant traverser le pays dans la journée ? Ben si, avec ¾ d’heure de retard, c’est moi le 1er ! La pirogue en provenance du village de Mar Lodj arrive peu après, chargé de toutes les membres de l’antenne locale de l’Union des Femmes Catholiques du Sénégal, qui organise son rassemblement annuel à Saint-Louis. Toutes vêtues du même tissu, s’entassant avec leurs baluchons dans le Ndiag Ndiaye (minibus) réquisitionné pour l’occasion. Elles louent pour tous leurs déplacements les services du même chauffeur, un quadra moustachu sans alliance au doigt, qui joue au gendre idéal en rêvant secrètement de se faire présenter un jour à la fille d’une de ces vieilles dodues catholiques qui se mettent à chanter en chœur tout le trajet des chants grégoriens en wolof. C’est pour remettre ce voyage dans les bras de Marie, me confie Marie-Madeleine. Rien ne les arrête, pas même les klaxons du chauffeur pour faire dégager les zébus de la piste, ou les négociations avec le flic sur le montant du bakchich. Ce dernier n’a pas dû comprendre grand-chose à ces chants chrétiens qui s’élèvent de ce minibus encore aux couleurs du Grand Magal mouride de Touba ! Quant à moi, je commence à suer à grosses gouttes en me disant : "Et si elles me demandent d’orchestrer un « Notre Père » ou un « Je vous salue Marie » ?"… Arrivé à M’Bour sans avoir été mis à l’épreuve, je fais un don pour la réfection du clocher de l’église de Mar Lodj, ce qui me vaut un concert de louanges (« Que le Bon Dieu te garde », « Qu’il t’envoie une belle femme », « Qu’il te permette de vivre jusqu’à 100 ans » !). Marie-Madeleine me conduit jusqu’au domicile d’Agnès, mais elle est au travail et ne rentrera pas avant la fin de l’après-midi. Sa sœur et sa nièce me préparent un poisson yassa pour déjeuner. Je passe l’aprèm’ au cyber et rentre quelques instants avant Agnès. Qui met à peine 10 secondes à me reconnaître (« Tu es resté un beau jeune homme » !) et à me serrer dans ses bras, aussi surprise et émue de ces retrouvailles que moi. Elle non plus n’a pas changé. Elle me raconte tous les souvenirs qu’elle conserve des 4 ans passés avec notre famille. De ma sœur qui cachait sous sa chaise les boulettes de poissons qu’elle n’aimait pas, de mon frère qui pleurnichait quand elle le tirait de sa sieste pour rejoindre l’école primaire et son institutrice Tata Tchoro, de ma mère qui lui a appris à cuisiner les plats français qu’elle a continué à faire pour ses employeurs successifs, de mon père qui me disait d’aller faire mes devoirs, de moi qui faisait semblant de l’écouter … Elle ressort les photos de l’époque ainsi que celles de la famille que mes parents lui ont envoyées après notre retour en France avant de perdre sa trace. Et une photo d’elle avec ma grand-mère, qui lui sert de marque-page dans son livre de prières. Elle me cuisine un délicieux poisson cuit au four, une recette de ma mère, et m’invite à passer la nuit chez elle. Je suis content de lui transmettre les salutations de toute la famille, et de pouvoir dire en retour qu’elle se porte bien, qu’elle a la santé, du boulot et un mari certes un peu vieux mais qui la traite bien.
21 mars - Départ de Mbour
Le 21 au matin, elle me prépare mon petit-déjeuner avant de partir travailler, et me redit toute l’émotion que lui a procuré mon effort de l’avoir retrouvée, 20 ans après. Je pouvais bien faire ça : Agnès avait été une « bonne » exemplaire, assumant avec douceur et efficacité les tâches ménagères et prenant part à l’éducation de mon petit frère, âgé de 2 ans à notre arrivée à Dakar. Elle avait fait partie du quotidien de la famille pendant ces 4 années sénégalaises.
Petit-déj’ au bord du bolong après un plouf au moment où le soleil se lève sur ce bras de mer. Rien de tel pour se désembrumer après les excès de la veille. Plus jamais je me ferai avoir par un vieux colon qui épanche ses déboires dans le Saint-Sernin ou Le Pichet, les 2 marques de vin de table mises en bouteille au Sénégal.
20 mars - Mbour
Ils le savent bien, que j’ai rendez-vous à 8h30 à Ndangane. Alors certes, la table est mise à 8h. Mais ce n’est pas moi qui vais faire en sorte que le pain soit prêt plus tôt que d’habitude ou que l’eau du Nescafé chauffe plus vite que la bonbonne de gaz ne le décide. Ça ne sert à rien de vouloir aller plus vite que la musique, de toute façon, c’est Dieu qui en décide. Le piroguier de la charmante auberge Essamaye me dépose à 9h passées à mon lieu de rendez-vous avec Marie-Madeleine. La fameuse dilatation africaine du temps n’aurait quand même pas atteint un groupe de vieilles femmes catholiques devant traverser le pays dans la journée ? Ben si, avec ¾ d’heure de retard, c’est moi le 1er ! La pirogue en provenance du village de Mar Lodj arrive peu après, chargé de toutes les membres de l’antenne locale de l’Union des Femmes Catholiques du Sénégal, qui organise son rassemblement annuel à Saint-Louis. Toutes vêtues du même tissu, s’entassant avec leurs baluchons dans le Ndiag Ndiaye (minibus) réquisitionné pour l’occasion. Elles louent pour tous leurs déplacements les services du même chauffeur, un quadra moustachu sans alliance au doigt, qui joue au gendre idéal en rêvant secrètement de se faire présenter un jour à la fille d’une de ces vieilles dodues catholiques qui se mettent à chanter en chœur tout le trajet des chants grégoriens en wolof. C’est pour remettre ce voyage dans les bras de Marie, me confie Marie-Madeleine. Rien ne les arrête, pas même les klaxons du chauffeur pour faire dégager les zébus de la piste, ou les négociations avec le flic sur le montant du bakchich. Ce dernier n’a pas dû comprendre grand-chose à ces chants chrétiens qui s’élèvent de ce minibus encore aux couleurs du Grand Magal mouride de Touba ! Quant à moi, je commence à suer à grosses gouttes en me disant : "Et si elles me demandent d’orchestrer un « Notre Père » ou un « Je vous salue Marie » ?"… Arrivé à M’Bour sans avoir été mis à l’épreuve, je fais un don pour la réfection du clocher de l’église de Mar Lodj, ce qui me vaut un concert de louanges (« Que le Bon Dieu te garde », « Qu’il t’envoie une belle femme », « Qu’il te permette de vivre jusqu’à 100 ans » !). Marie-Madeleine me conduit jusqu’au domicile d’Agnès, mais elle est au travail et ne rentrera pas avant la fin de l’après-midi. Sa sœur et sa nièce me préparent un poisson yassa pour déjeuner. Je passe l’aprèm’ au cyber et rentre quelques instants avant Agnès. Qui met à peine 10 secondes à me reconnaître (« Tu es resté un beau jeune homme » !) et à me serrer dans ses bras, aussi surprise et émue de ces retrouvailles que moi. Elle non plus n’a pas changé. Elle me raconte tous les souvenirs qu’elle conserve des 4 ans passés avec notre famille. De ma sœur qui cachait sous sa chaise les boulettes de poissons qu’elle n’aimait pas, de mon frère qui pleurnichait quand elle le tirait de sa sieste pour rejoindre l’école primaire et son institutrice Tata Tchoro, de ma mère qui lui a appris à cuisiner les plats français qu’elle a continué à faire pour ses employeurs successifs, de mon père qui me disait d’aller faire mes devoirs, de moi qui faisait semblant de l’écouter … Elle ressort les photos de l’époque ainsi que celles de la famille que mes parents lui ont envoyées après notre retour en France avant de perdre sa trace. Et une photo d’elle avec ma grand-mère, qui lui sert de marque-page dans son livre de prières. Elle me cuisine un délicieux poisson cuit au four, une recette de ma mère, et m’invite à passer la nuit chez elle. Je suis content de lui transmettre les salutations de toute la famille, et de pouvoir dire en retour qu’elle se porte bien, qu’elle a la santé, du boulot et un mari certes un peu vieux mais qui la traite bien.
21 mars - Départ de Mbour
Le 21 au matin, elle me prépare mon petit-déjeuner avant de partir travailler, et me redit toute l’émotion que lui a procuré mon effort de l’avoir retrouvée, 20 ans après. Je pouvais bien faire ça : Agnès avait été une « bonne » exemplaire, assumant avec douceur et efficacité les tâches ménagères et prenant part à l’éducation de mon petit frère, âgé de 2 ans à notre arrivée à Dakar. Elle avait fait partie du quotidien de la famille pendant ces 4 années sénégalaises.

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