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jeudi 16 avril 2009

Ouagadougou, joli nom pour un clip de fin


Tiébélé - 10 avril

Entre Nazinga et Ouaga, détour par le village de Tiébélé, ancienne capitale des Gourounsi. Un village animiste à 12 Kms du Ghana où l'on vient voir la concession royale. Très joli de l'extérieur (cases rondes en terre crue peintes de blanc, de noir et de rouge), infernal à l'intérieur d'une case (pas d'ouverture, une porte qui fait 60 cms de haut, une chaleur à crever). Et à nouveau cette certitude : j'ai vraiment bien fait de ne pas entrer en fac d'ethnologie après le Bac. OK, c'est divertissant d'entendre le guide vous raconter qu'ici sont enterrés tous les placentas des enfants nés dans la concession royale, que là se réunissent les notables autour du chef, que le serpent dessiné sur cette case représente la prospérité, etc ... Je me sens aussi étranger de déambuler ici que si je me promenais dans la cage des oiseaux de l'Antarctique au Zoo de Vincennes.

Ouaga – 11 avril

Journée libre. On passe voir Abdoulaye Gandéma dans son atelier à deux pas. On lui achète quelques statuettes puis on va déjeuner un Yassa poisson dans un Sénégalais un peu plus loin. Le premier orage de la saison des pluies approche. Déjà, il provoque une vaste coupure d'électricité qui met fin brutalement à ma séance au cyber. En sortant de là, ça sent la poudre ... je cours jusqu'à l'auberge, juste avant qu'il n'éclate. J'aurais vu la « pluie des mangues » au Sénégal, la première pluie sur Bamako et voilà le premier orage sur Ouaga. On ne peut pas dire que les réseaux d'évacuation des eaux pluviales soient au top, mais ça nettoie les voitures, ça fait du bien aux fleurs de bougainvillées, puis ça fait rire les oiseaux, ça fait chanter les abeilles, ça rajoute des couleurs aux couleurs de l'arc-en-ciel. Ni Baud ni Xavi en profitent pour parvenir à battre mon record de 8930 points au casse-brique sur le BlackBerry, alors on se lance dans un tarot à 3 jusqu'à ce que cesse la pluie. A ce moment, je retourne chez Abdoulaye Gandéma qui me confie sa femme Mariam pour m'accompagner au marché sur son scooter. Impressionnante d'efficacité : elle négocie les pagnes, me conduit à la marchande d'arachides grillées en gros et me trouve les fleurs de bissap séchées les plus belles du marché en me confiant ses secrets pour en tirer le meilleur jus (ajouter un peu de jus d'ananas frais et de gingembre). Au moment où les nuages se dissipent, quelques minutes avant le coucher du soleil, il règne une luminosité jaune-orangée vraiment étrange, que je capte en fixant une flaque du marché dans mon appareil en tentant un réglage à 1600 ISO avec filtre lumineux.

On part avec Abdoulaye amener Baud à l'aéroport puis je dîne avec Xavi et notre loueur-chauffeur-hôte-agence de voyage-bronzier-... Il est incroyable cet Abdoulaye. Il y a 2 ans lors de ma première visite de ce pays avec Bibi, nous n'avions strictement rien prévu. On avait débarqué à l'aéroport de Ouaga sans même avoir ouvert Le petit futé acheté avant le départ. Moi, j'avais noté sur un bout de papier le n° d'un bronzier que m'avait donné Fred la veille et qu'il avait connu 8 ans auparavant. En sortant de l'aéroport, à tout hasard, j'avais appelé. Abdoulaye était venu nous chercher et nous avait conduit à notre auberge. Le lendemain, il était venu dîner avec nous et nous avait dessiné sans y paraître notre programme pour nos 10 jours de congés. Et nous avait filé un téléphone pour être autonomes. Le jour du départ, il nous avait trouvé les morceaux de musique entendus au Banguia, le « bal-poussière » de Gorom-Gorom, et qui avaient rythmé nos vacances avant de nous raccompagner à l'aéroport. Cette fois, pareil. Fred débarque à 3h25 à l'aéroport ? 3615 Abdoulaye. Voiture avec chauffeur pour deux jours à Nazinga ? 3615 Abdoulaye. Une accompagnatrice de marché ? 3615 Abdoulaye. Besoin de laisser des affaires et mes Francs CFA qu'il me reste pour donner à mon père qui débarque lundi à Ouaga ? 3615 Abdoulaye. Laisser des cartes postales non timbrées à envoyer ? 3615 Abdoulaye ...Il nous trouve le meilleur resto à brochettes de Ouaga et on passe un très bon moment. Faut dire qu'en plus d'être terriblement débrouillard, Abdoulaye a la classe. Déjà, il est grand, svelte et bien habillé. Et depuis quelques années, une barbichette poivre-et-sel lui confère un soupçon de sagesse africaine à l'instar de son confrère sculpteur Sénégalais Ousmane Sow. Mais il y a autre chose dans l'attitude de cet homme qui force mon respect. Un je-ne-sais-quoi dans l'amplitude des gestes, dans la justesse du verbe, dans le sens de la situation.


Ouaga – 12 avril 2009 – 02h25 du matin

Bar de l'aéroport. Dernier Youki Tonic avec mes derniers Francs CFA. Xavier, après avoir plaisanté avec les dames du comptoir d'enregistrement puis les flics de la douane, s'écroule devant une émission de TV5 sur les Indiens du Nicaragua qui font une douzaine de plongées par jour à 20 mètres de fond sans manomètre. Le vieux barman fait de même derrière son comptoir. Je suis donc à nouveau seul, comme lorsque j'ai posé le pied sur ce continent il y a 5 mois. Mais une solitude différente, comme celle du tableau Nighthtawks d'Edward Hopper, le whisky, le cigare et le vieux morceau de jazz en moins. Je me sens bien plus seul avec une TV qui s'adresse à personne et un ventilo qui tourne pour des voyageurs pressés que sur une dune de l'Adrar. Je visionne mes dernières photos : je suis content d'avoir fini mon séjour par une photo surréaliste d'une flaque du marché, juste après l'orage et juste avant le coucher de soleil. Je feuillette mon passeport sur lequel le policier vient d'apposer le dernier tampon de la promenade en me faisant remarquer que mon visa Burkinabé expirait le 11 avril (pas grave : cela fait la 3ème fois du voyage que je me retrouve en situation irrégulière). A'y'est, c'est donc fini. Ouagadougou : un joli nom pour un clip de fin. L'orage de ce soir m'a bien signifié qu'une saison s'achevait. Ouaga sous l'orage de mon voyage, allégorie de mon corps : les rues se sont vidées comme mon visage de sa barbe, la poussière ambiante a été fixée au sol comme mes souvenirs dans mon esprit photographe, le trop-plein de tension latente s'est déchainé dans un ciel zébré d'éclairs comme mon système nerveux qui a connu ses derniers frissons. Ouaga, capitale de l'Etat voltaïque. Dernier regard par-dessus l'épaule en haut de la passerelle, mais le tarmac Burkinabé ressemble à tous les autres. Alors pas de demi-tour, pas de volte-face romantique, pas de coup d'éclat aventureux. De toute façon, je suis déjà rentré dans le rang. Ce retour, il est déjà largement intégré, anticipé, rationalisé. J'essaie de trouver un peu d'émotion en moi. Un truc intelligent à me dire, j'sais pas moi ... « Une petite promenade pour Guillaume, un grand pas pour l'humanité » ? Rien. De son passage devant le peloton d'exécution en Amérique du sud, Régis Debray ne se souvient que d'une chose : il avait à ce moment une terrible envie de pisser. Ben moi, au moment de clore une parenthèse de 5 mois, je n'ai qu'une envie : dormir.

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