27 et 28 mars - Quelque part entre Mopti et Tombouctou
Le Bani a recouvré ses somptueuses teintes matinales de la veille. Rien à voir avec l'après-midi et sa luminosité fade, blanchâtre, écrasante. Rapide tour en ville pour graver un CD de photos (je suis devenu tellement maso avec la sauvegarde de mes photos que je convaincs l'assistante de me laisser l'ordi de son patron). Puis l'excitation de l'embarquement, renforcée par le charme de la pirogue. Hier, on avait bataillé un long moment avant de se décider : pinasse collective ? pinasse cargo avec les marchandises ? pirogue touristique à partager avec d'autres ? Jusqu'au lac de Debo et ses hippos ? Tombouctou ? Gao ? Au départ, mon plan était d'emprunter une pinasse cargo et égrainer ses marchandises le long des villages Bozos, Peuls, Songhaïs et Touaregs jusqu'à Tombouctou. Mais Djenepo et Ali, deux pinassiers connus de Yolanda, m'en ont dissuadé. Pas assez d'eau dans le Niger. Ce qui oblige les passagers des pinasses cargos à descendre fréquemment, pousser la pinasse, voire décharger et recharger plus loin son contenu. Et de rallonger considérablement le voyage : au lieu des 3 jours en hivernage, rallier Tombouctou prend plus d'une semaine en cette période de basses eaux. Plus d'une semaine à se frayer une route entre les bancs de sable, à dormir à même le sol sur la berge, à endurer une mono-diète de riz collectif cuit à l'eau du Niger, matin, midi et soir ? Certes, je veux bien que tout ceci soit exotique, dépaysant, authentique. Je conçois qu'on n'ait envie que de ça quand on est assis devant son ordi à envoyer le dernier reporting sur excel avant de filer en réunion d'équipe. Mais moi, voyez-vous, j'ai traversé la Mauritanie il y a quelques semaines. Alors en chier du matin au soir, ne boire que de l'eau au gout javellisé des pastilles de Micropur, être déjà bien content de trouver une natte pour dormir, prendre sur soi à chaque fois qu'il faut plonger la main dans le plat peu appétissant ... je me souviens encore de ce que cela signifie. Alors même si notre éducation judéo-chrétienne nous fait culpabiliser de céder à la facilité, même si à vaincre sans péril on triomphe sans gloire, même s'il faut souffrir pour être belle et que tant va la cruche à l'eau ... qu'à la fin ça me les brise de jouer à l'étudiant fauché qui fait du stop coiffé d'un bonnet péruvien. J'vous l'ai déjà dit que je ne suis pas Mungo Park. Puis lui, quand il est parti en 1798 de Londres pour découvrir dans quel sens coule ce fleuve Niger, il avait des esclaves. Moi, je suis un toubab comme les autres, qui se paie un jus de bissap, un Coca ou une bière dès qu'il a soif, qui vérifie la présence d'un ventilo et d'une moustiquaire avant de confirmer la réservation de la chambre et qui préfère se nettoyer le derrière au PQ molletonné plutôt qu'au seau. Depuis que j'ai touché du doigt à peine 1% des conditions de survie dans le Sahel ou le Sahara, j'ai définitivement cessé de rêver avoir été René Caillé, Lawrence d'Arabie ou Livingstone. Ceux qui s'imagineraient volontiers explorateurs en regardant Thalassa sont d'inconscients prétentieux. Alors pour 3 jours à descendre le Niger, ce sera pirogue privée, avec pinassier et cuisinier, Ali Farka Touré et Boubacar Traoré en fond sonore, tente et matelas, et du café légèrement sucré avec de la confiture de mangue au petit-déjeuner SVP ... Et en prince blasé des mythes de voyage et des villes classées Patrimoine mondial de l'humanité, je délaisse délibérément celle qui n'est, paraît-il, plus que l'ombre de la fabuleuse étape sur le trajet des caravanes de sel : en routard snobinard, je snobbe Tombouctou.
Fès, Marrakech, Essaouira, Saint-Louis, Gorée, Dalaba ... plus besoin de compléter mon chapelet des "passages obligés". Étreindre les bras, longer les coudes, embrasser les courbes de ce fleuve ivre comme une reine folle. C'est là qu'il faut être.
Après la pirogue d'une jeune fille pour traverser le fleuve Sénégal, celle de Sidi pour franchir le bras d'Atlantique entre le village et l'île de N'Gor, celle de l'association des femmes catholiques de Mar Lodj pour rejoindre le campement Essamaye du Siné-Saloum, celle du facteur pour une parenthèse bucolique et imprévue sur l'île de Carabane, et celle du campement d'Egueye pour jouer à Robinson entre deux bolongs du fleuve Casamance, c'est au fond d'une pirogue d'une dizaine de mètres de long que mon sac à dos me précède. Au fond, 2 matelas. Au-dessus, 4 demi-cercles en osier relient les deux bords, recouverts de ronier pour former un auvent protecteur. A son plafond, des bouquets de menthe fraiche pour le thé. De chaque côté, des petits rideaux découpés dans un pagne. Sur le banc à l'arrière, le poste radio - K7. Ahmari et Ahmar se relaient : quand l'un s'occupe de propulser l'embarcation à l'aide d'une grande perche en bambou, l'autre prépare le thé ou le repas suivant.
A 3 à l'heure sur le Niger, sans plus se soucier d'Amadou Toumani Touré, en glissant sur Tombouctou, à l'arrière d'une pirogue.
C'est silencieux, émouvant, éternel.
Croisés : un vieux pêcheur Peul fredonnant en tirant sur son filet au soleil couchant, des grappes de femmes aux seins mûrs nettoyant indifféremment marmites et marmots, des hordes de gamins nus s'ébrouant dans de grandes gerbes d'eau, des cadavres de vaches, des pinasses de sable, de rares champs irrigués par motopompes, d'innombrables sourires d'enfants soulevant le ronier de la pinasse familiale pour réclamer à grands cris un "bonjour" de toubabou, l'harmonie d'une fin de journée délicieuse, un pêcheur à qui on achète notre repas au milieu du fleuve, la même esthétique, le même grain que la pirogue de Johnny Depp dans "Dead Man", les proues fières des pinasses cargos rehaussées d'un totem Bozo et d'un drapeau usé fendant le milieu du fleuve, un garçonnet le corps d'ébène tendu au-dessus du fleuve pour en aspirer l'eau du bout des lèvres, des troupeaux de zébus tentant de l'imiter sans grâce, une femme frappant dans ses mains avant de rattraper son pilon lancé au-dessus du mil pour la seule beauté du geste, des chèvres qui écrasent à la mi-journée entre les racines aériennes d'un acacia, deux hippopotames massifs qui nous laissent entrevoir leur cuirasse brillante, les sacs de riz cousus entre eux jusqu'à former une voile, ...
J'aurais bien du mal à choisir entre la zénissime "Mariama" de Boubacar Traoré alors que je grimpe à bord pour dîner peu après le coucher du soleil à la suite d'une traversée du fleuve à la nage, et l'énergissime "Le pays va mal" de Tiken Jah Fakoly à l'issue de ma communion aquatique matinale. Impossible de retenir le "Waouh" murmuré en sortant de la tente. Les reflets brumeux s'élevant de l'eau dissipent l'herbe jaunie alentour dans un horizon délicieusement flou. Les méandres brumeux se dissipant dans mon esprit élèvent les éléments alentour dans des reflets délicieusement oniriques.
Je ne pensais pas retrouver au cours de mon voyage finissant ces sensations éprouvées dans les plateaux de l'Atlas, dans les dunes de l'Adrar ou dans les méandres du fleuve Sénégal.
Et cette eau inconsciente qui court tranquillement vers une mort certaine dans le Sahara Nigérien, inondant de vie miraculeuse ce corridor hasardeux.
Plus on s'enfonce vers le Sahara, moins les rives du fleuve sont en vie. Et pourtant, c'est toujours aussi difficile de s'empêcher de mitrailler à tout va : petits villages dont la mosquée dépasse telle un château de sable moyen-âgeux, hordes de gamins en maillot de foot rigolant bruyamment et courant sur la berge, sirènes en pleine toilette ...
Comme Johnny Depp dans "Dead Man" ou Alexander Supertramp dans "Into the wild", je flotte dans mon embarcation. Avec la même impression d'irréel que le premier et la même soif d'aventures que le second.
Parfois, je fais une overdose. Quand je sature de luminosité parfaite, de zénitude absolue, de communion avec les rifs d'Ali Farka Touré, je chavire d'émotion et me mets à faire n'importe quoi. La plupart du temps, je chavire au sens propre. Le Niger est très peu profond et j'ai pied presque partout. Bien souvent, le fond est sablonneux. Mais une fois, ce sont les pinassiers qui ont du me tirer du fleuve et me remonter à bord : j'avais sauté sur un champ de coquillages coupants. Quand mes crises me prennent le matin, alors que les brumes du fleuve se dissipent doucement pour laisser entre-apercevoir les pinasses motorisées, bâchées et ornées de drapeau ou de totem, fonçant sur nous, je me lève d'un bond et m'écrie : "Les pi ... les pi ... les pipi ... les PIRAAAAATTTTTEEESSSS !!!" Mais jamais aucune vigie Black ne m'a répondu en retour : "Les Gau ... les Gau ... les GauGau ... les GAUULLLOOOOOIIIIISSSS !!!" Une autre fois, sans crier gare, j'ai sauté de la pirogue, rejoint la berge à la nage, et entamé un footing en slip. Les pinassiers ont du me prendre pour un gros malade mental. Et un chieur : à chaque fois que le repas était prêt, je partais nager. Faute d'avoir naturellement faim en restant allongé sur mes coussins à longueur de journées, je me creusais l'appétit en traversant le fleuve. Au plus grand étonnement des riverains. Même les Bozos, dont l'ethnie est pourtant réputée avoir dompté les eaux du Niger, ne comprenaient pas cet effort physique inutile. Inutile mais tellement bon. Imaginez-vous assis sur un banc de sable au milieu du feuve au lever ou au coucher du jour, lorsque la température de l'eau égale celle de l'air, à regarder les femmes rentrer au village un fagot sur la tête ou les zébus brouter au loin.
Le second jour, pas de visite de village : probablement la faute à notre comportement lors de la première visite la veille : Yolanda était restée longuement sur la berge à faire des photos avec des enfants tandis que je fonçais doit devant dans les ruelles tortueuses, laissant un Ahmir désemparé entre nous, ne sachant lequel suivre. Pas grave : on est aussi bien dans l'eau au milieu des funambules. Il faut en effet un bon sens de l'équilibre pour appuyer de toutes ses forces sur la perche alors que ses pieds reposent sur les quelques cm² de l'extrémité pointue de l'embarcation. Et une bonne lecture de l'eau pour trouver les contre-courants, éviter les filets de pêche et se faufiler dans les passes qui offrent un tirant d'eau suffisant.
Water music : le filet de pêche qui atteint l'eau, les oignons qui frient dans le four à bois, les aigrettes qui pépient sur le dos des zébus, la perche qui caresse les flancs de la pirogue, le son nasillard de RFI grandes ondes, les gémissements des boubous dans les mains des mamas à l'heure de la lessive, les déclenchements frénétiques de l'appareil photo, les pillons atteignant leur cible au fond des mortiers, les transvasements de thé brulant après chaque repas, la voix éraillée des complaintes de Boubacar Traoré fixées dans une cassette audio lessivée ...
Quand je ne sais plus choisir entre somnoler, suivre la courbe du soleil, boire des thés, bouquiner, chercher en vain une imperfection dans la musculature des pinassiers, je pique une tête dans l'eau. Ou me mets à trotter sur la berge au même rythme que la pirogue et avec la même insouciance que Tom Sawyer sur les berges du Mississippi. C'est l'Amérique. Je relis une interview de Michel Le Bris, fondateur du Festival des étonnants voyageurs qui vient de publier "La beauté du monde" : "Il n'y a pas plus grand mystère que celui de la beauté. C'est aussi une espérance : le miracle de la beauté témoigne de notre capacité, malgré tout, à réenchanter le monde. Je suis né en Bretagne dans le grondement de la mer et il y avait en celui-ci toute la puissance du monde. Il me hante depuis ... Jack London l'appelait "the call of the wild". L'opéra sauvage du monde".

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