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lundi 23 février 2009

Saint-Louis




Saint-Louis - 6 et 7 février

Impossible de me séparer du "Bou". Même accosté à Saint-Louis, je ne m'éloigne jamais bien longtemps du navir pendant les 3 jours que je passe dans l'ancienne capitale de l'AOF. Je retourne à bord pour inviter Nicolas à décompresser à terre devant une bière, pour prendre le dernier thé avec Ansou ou pour me faire nourrir par Mika : il me prépare discrètement chacun de mes repas ! J'étais parti pour dormir à l'auberge de jeunesse, mais un étudiant me propose de partager sa chambre pour moitié-prix. J'accepte mais même si ça s'est bien passé, je ne pense pas que je le referai. Pas complètement serein à l'idée de laisser chez un inconnu toutes mes affaires. Surtout quand il me demande de tout payer d'avance, puis de lui avancer de l'argent ... Saint-Louis est plutôt une belle redécouverte. Petit, je me souviens y être venu au cours d'une après-midi dont la chaleur avait vidé les rues. Je suis surpris de dénombrer une tripotée d'hotels, de bars et de restaurants. Et beaucoup de toubabs. Un autre lieu hyper-animé est le port artisanal et le marché attenant. Un pêcheur lébou (les lébous sont une branche de l'ethnie wolof, les pêcheurs de la côte entre Dakar et Saint-Louis. C'est le tiers-état du pays, raillé pour son dialecte et suspecté d'avoir un cerveau de la taille de celui des poissons qu'ils attrapent) me raconte en détail les modalités de la pêche par ici. A la ligne, il faut partir 5 jours en mer, à 7 ou 8 entassés dans une petite pirogue pour pêcher requins et raies qui seront vendus en Afrique centrale ou en Asie. Il devient difficile de trouver soles, barracudas ou capitaines : la faute aux chalutiers Coréens qui raflent tout. Ou à l'Etat Sénégalais qui a vendu les licences pour 10 ans. Il reste aux pêcheurs qui s'entassent dans les taudis de Guet'N'Dar les grosses sardines, qui servaient autrefois à agrémenter les ragouts. Anesthésié par ces 5 jours de croisière, j'ai perdu mon rythme de routard et je dois me faire violence pour trouver la force de louer un VTT et me rendre par la plage au plus proche village Mauritanien. Je franchis la frontière, à nouveau en toute illégalité (mon visa mauritanien était à entrée simple) pour trouver un "boutiquier" Maure d’accord pour me changer mes ougyas en Francs CFA. C’est surprenant de retrouver la Mauritanie une semaine après l’avoir quittée. Si proche géographiquement et pourtant si différente des mœurs Sénégalais. Je me rends compte, alors que je me déchausse puis m’installe sur la natte d’un commerçant pour la cérémonie du thé ou en sortant les quelques mots d’hassanya qui me restent, que finalement je me suis fait à ce pays, du moins au mode de vie quotidien de ses habitants. Malgré la facilité que j’ai acquise à apprivoiser le Maure, il reste pour moi un personnage dont jamais je me sentirai familier, à la différence des Marocains ou de la plupart des Noirs. Je suis rentré dans ce pays avec beaucoup d’interrogations, j’en ressors empli de doutes. Moi qui ai bénéficié de leur hospitalité, je manque probablement de reconnaissance en écrivant que les Mauritaniens sont des gens orgueilleux, des nomades marqués par la dureté de leur existence désertique. Mais j’ai bien souvent ressenti le sentiment de supériorité qui les anime, notamment vis-à-vis des populations noires qui ont longtemps (et qui le sont encore à maints égards) leurs esclaves. 3 d’entre eux, dans la voiture qui m’amenait à Lougat, ont eu des mots dures pour décrire des rapports particuliers entre Mauritaniens « Arabo-Berbères » (les Bedayin) et « Négro-Africains » (dont le diminutif est « Négros » ! …) : selon eux, les Maures blancs ont souhaité, en 1989 (époque des troubles graves le long du fleuve-frontière Sénégal), « dénégrifier » le pays en spoliant leurs terres et leur bétail. Environ 100.000 Mauritaniens Noirs ont été chassés de l’autre coté du fleuve, ceux qui restaient subissant un « racisme passif », un « apartheid caché ». Il est en effet étonnant de constater que ce sont les populations noires qui savent cultiver, qui constituent le gros, pour ne pas dire l’exclusivité, des « masses laborieuses », alors qu’ils ne bénéficient d’aucune représentativité politique, économique et religieuse … A ce propos, je m’interroge : finalement, ne serait-ce pas l’islam qui serait le seul vecteur d’unité, le ciment qui permet le « vivre-ensemble minimal » entre ces populations ? Etonnant également de constater que ces Mauritaniens Noirs assimilent leurs anciens cousins Maures noirs (Haratin) aux Maures blancs dont ils ont assimilé la culture. Ces derniers, en troquant leur boubou coloré et leur crâne nu contre un draa et un chèche, ont rompu le lien du sang qui les liait à leurs ancêtres Sénégalais. Souvent, j’ai entendu des propos blessants, même entre Maures. Pas étonnant que ce peuple de nomades (donc individualistes ?) apparaisse ingouvernable : ce sont des équilibres forcément instables entre les quelques familles détenant les pouvoirs religieux, économiques ou militaires qui font et défont les coalitions politiques. Et s’ils se targuent que les coups d’Etat se déroulent sans effusion de sang, il ne faut pas se méprendre : la violence est omniprésente, mais sournoise, dans les rapports humains et sociaux. Ici plus qu’ailleurs, la vie est une dure lutte. Dans le désert, elle ne tient à presque rien.
Je suis malgré cela (ou grâce à ça, car ce n’est pas donné partout de constater de façon aussi apparente la nature des rapports sociaux) très satisfait de ces 3 semaines Mauritaniennes, pour deux raisons essentielles. Celle d’avoir ressenti, à mon corps défendant, ce qu’est véritablement le désert, immense et profond. Et pour le sentiment d’avoir gouté à l’expérience d’une aventure authentique, hors des sentiers battus, dans des coins où le rare tourisme n’a pas (encore ?) dénaturé, normalisé, affadi le mode de vie. Je n’ai ni l’expérience de René Caillé ou Mungo Park, ni le talent d’Amin Maalouf ou d’Amadou Hampaté Ba pour en rendre compte, mais à leur lecture, je réalise que j’ai moi aussi partagé ici le quotidien d’autochtones dans leurs habitudes ancestrales. Les tropiques ne sont pas encore complètement tristes.
Je quitte définitivement cette étrange culture Maure, à mi-chemin entre l’Afrique du Nord arabe et l’Afrique noire sans en constituer un simple syncrétisme, après avoir changé mes ougyas au taux honnête de 1000 UM pour 1900 FCFA. Après avoir zigzagué sur mon VTT entre les milliers de petits crabes qui envahissent la langue de Barbarie, je visite Saint-Louis en flânant au hasard de ses vestiges coloniaux. Je trouve que le charme opère toujours dans ces rues en damier. Quoiqu’en disent les conservateurs nostalgiques du « temps béni des colonies » : un grand reporter au Monde écrivait «Saint-Louis est une étape à éviter à tout prix, sauf si vous êtes un fieffé colonialiste à l’affût d’arguments prouvant que les Africains sont des jean-foutre incapables d’entretenir l’héritage colonial, de le faire fructifier », un autre auteur se demande si Saint-Louis a « renoncé à sa dignité de ville », a « renoncé ». Entre sabler et repeindre à l’identique un vieux balcon en fer forgé et manger à sa faim, cela ne surprendra que des Occidentaux peu au fait des réalités africaines que les Saint-Louisiens privilégient la seconde option. Une chose est sûre : l’influence européenne, positive quant à la rénovation architecturale (merci la coopération décentralisée), laisse ses traces sur les établissements commerciaux et sur le coût de la vie, particulièrement élevé, l'écrivain Cheikh Sow qualifiant ainsi la ville de "presque toubab" ("toubab" = Blanc. Ce mot serait originaire de l'arabe "toubib", qui signifie médecin).

2 commentaires:

un gars de Bayonne a dit…

Waouh, ça décoiffe !!

j'ai finalement rattrapé mon retard dans la lecture de tes aventures. Je ne connaissais rien de l'Afrique sauf quelques préjugés dont je suis malheureusement capable (fils de pied noir ...)mais tu décris avec tant d'humanité de simplicité et de bonheur ce continent et ses habitants que tu ouvres des horizons chez les incultes européens. Etonnante Mauritanie.

Bon courage mon ami,
Tu es assurement un voyageur dont on fait les récits.
Manuel Z.

Anonyme a dit…

Depuis le cyber d'Atar je suis ton parcours, ton blog est un véritable roman et c'est un plaisir de te lire.
En peu de temps tu as saisi la complexité, l'ambiguité de cette société mauritanienne encore fortement ancrée dans ses traditions mais pourtant tellement attachante même si certains aspects nous hérissent fortement...
Bonne route !