Dimanche 29 mars - Bandiagarra
L'harmattan s'est levé, et avec lui la formidable luminosité. Le pinassier en fait aussi les frais, obligé de forcer sur sa perche pour nous faire avancer face au vent. Visite d'un village dont on repart entourés d'une trentaine de gamins qui chantent et courent autour de nous.
Konna. Fin de croisière. On marche 3 Kms pour rejoindre le goudron. L'occasion de vider 2 sachets de bissap congelés et d'admirer la mosquée. 2 heures d'attente, 2 heures de minibus. Sévaré. 1 heure d'attente, 1 heure de taxi-brousse.
Bandiagarra. Le village d'enfance d'Amadou Hampâté Ba. L'occasion de délaisser momentanément Maryse Condé pour entamer "Vie et enseignement de Tierno Bokar" du premier cité.
Lundi 30 mars - Dourou
Coup de bol, comme à Djenné et Mopti, c'est jour de marché à Bandiagarra. Rien d'exceptionnel dans cette capitale administrative du Pays Dogon, mais une halte néanmoins plaisante. Elle fait partie de ces villes moyennes, à taille humaine, où on se sent bien, dont on fait le tour en quelques heures, où l'on croise dans la même journée plusieurs fois les mêmes personnes. Où, si j'avais été au début de mon voyage, je me serais volontiers posé 2-3 jours pour vérifier si les premières impressions se confirmaient ou non. Cela tient à pas grand-chose : une auberge où il n'y a pas d'autres clients, une vendeuse de bissap frais au coin de la rue, un gérant de cyber poète et un petit resto ombragé dont la terrasse constitue un excellent champ d'observation de la vie quotidienne.
Aly Bamia avait changé de coordonnées. Mais le gérant de l'auberge Kansaye se rappelle avoir un frère qui peut récupérer le numéro de celui qui avait été le guide de Xavi il y a 4 ans. Il remonte de son village maternel et nous retrouve pour déjeuner. Il se souvient de Xavi et me montre même des photos de lui, faisant le zouave avec les masques traditionnels. On se met d'accord pour un trek de 4 jours - 5 nuits à 17.500 FCFA/jour/pers. tout compris, à parcourir les petits villages dogons qui longent la falaise de Bandiagarra. Je prends le strict minimum et lui confie mon gros sac à dos qu'il se charge de faire convoyer jusque chez le chef du village où notre trek doit s'achever. C'est toujours aussi excellent de se retrouver débarrassé de sa maison ambulante (mais pesante) pour déambuler librement dans la nature quelques jours et poursuivre ma trace, comme Guy, à la force du mollet. Aly est une force de la nature. Et une sacrée personnalité. Il a été élevé par la co-épouse de sa mère (2nde épouse de son père), décédée peu après sa naissance, et passablement maltraité par ses demi-frères. Volontiers bagarreur, il s'est plusieurs fois fait exclure de chez son marabout. Il a refusé les métiers auxquelles le destinait son père commerçant pour débuter comme guide à 13 ans en se cachant dans le coffre du 4x4 à la demande de 2 Espagnols descendant d'Algérie (à cette époque, le tourisme était monopole d'Etat). Aujourd'hui, il a sa carte de guide officiel, a passé avec succès les tests (français, histoire, géo, cultures, secourisme, techniques de guidage, ...) pour accompagner des groupes qui lui sont envoyés par des agences ou par le bouche-à-oreille. Impossible de traverser le pays Dogon sans guide. D'abord pour ne pas se perdre, mais surtout pour toutes les explication culturelles : comment aurais-je pu deviner que ce groupe d'enfants qui font de la musique sur le bord de la route sont de jeunes circoncis qui sortent juste de leur période d'isolement et sollicitent de la nourriture des femmes qui rentrent du marché, que cette case bizarre est réservée aux femmes menstruées, ou que ces traces blanchâtres sur ces cones sont des offrandes de bouillie de mil aux totems animistes représentant une termitière ?
Mardi 31 mars au vendredi 4 avril
4 jours de marche. Oh, pas d'exploit sportif : tout au plus 10 kilomètres par jour. Mais le décor est superbe et se prête parfaitement aux treks : plateau rocheux, étroites vallées jardinées, sentiers sablonneux au bas de la falaise. Le plus trippant, c'est quand il faut gravir ou descendre les 300 mètres de la falaise par des passes, des failles impossibles à repérer d'en bas. On saute de rocher en rocher, on utilise des échelles verticales qui consistent en un tronc tailladé en marches, on s'accroche à des lianes. Du haut de la falaise, par temps dégagé, la vue est époustouflante. Au pied ou à même la falaise, les villages dogons construits en terre crue et tâchetés de greniers à mil au toit de paille. Autour, des tâches vertes sillonnées qui constituent les jardins. Serpentant, une ligne blanche dessine le cours d'eau qui se forme à la saison des pluies. Ce mince cordon de vie n'est largfe que de quelques centaines de mètres, bordé par une vague dunaire au-delà de laquelle le paysage sahélien traditionnel refait surface, et avec lui les troupeaux des Peuls. D'en haut, les petites fourmis dogonnes vont au puits, reviennent au quartier coiffées d'un fagot de bois, recrépissent leur maison ou font sécher leur dernière récolte d'oignons avant la proche saison des pluies. Et les plus jeunes jouent au Dogon Ball Z. D'en bas, on voit changer avec l'inclinaison du soleil les teintes ocres des falaises dont les alvéoles contiennent les ossements des ancêtres de la tribu Tellem.
Les conditions matérielles sont spartiates. Au menu : semoule, pâtes ou riz. Avec une sauce de légumes. Quand se glisse une cuisse de poulet atrophié, c'est la bamboula. Pas de pain tous les jours, mais les galettes de mil (dégué) ne sont pas mauvaises. Pas d'électricité, donc pas de frigo, donc aucune boisson fraîche. Seulement des "bidons" (bouteilles) d'eau qu'il faut remplir tous les jours à la pompe avant d'y jeter une pastille de Micropur et qu'on descend vite fait malgré leur température. J'ai bien tenté la bière, mais à 40°C, c'est un supplice.
Dourou, Nombori, Begnematou, Endé, Kani-Kombolé, Bankass.
Chouettes moments : la remontée le long de la rivière sacrée dans un sous-bois de manguiers, la redécouverte de l'ascension d'une dune, un fin d'étape en charrette, une ballade nocturne à la boîte de nuit d'Endé (les jeunes filles se sont retrouvées sur la place du village et dansent comme des folles ... sur de la musique imaginaire, faute d'électricité), la visite du village troglodyte de Teli. Et les devinettes ou les contes d'Ali : passé le dîner à 20h30, sans électricité
Et les Dogons dans tout ça ? Une formidable société. La Dogon Inc. Il s'agit en réalité d'une holding constituée d'une cinquantaine d'entreprises familiales (chaque village correspond à une famille, et tous y portent le même nom), elles-mêmes sectorisées en quartiers en fonction de l'appartenance religieuse (la tolérance est inscrite dans la Charte éthique de la boîte). La Dogon Inc. trouve ses sources à l'époque de l'Empire du Mali : pour échapper à une OPA inamicale de la Muslim Company, 4 jeunes actionnaires minoritaires de la société Malinké ("dogoni" = petit frère en mandingue) signent un accord de mutualisation des biens de production avec la boîte Tellem, située dans la Bandiagarra Valey, une zone franche suffisamment paumée et escarpée pour échapper tranquillou aux pratiques agressives des commerçants concurrents. Ils adoptent au départ le modèle de la croissance externe, par l'absorption progressive de l'entité juridique et commerciale Tellem (afin de maîtriser les secteurs d'activité chasse et cueillette) puis en phagocytant quelques cadres débauchés de chez A-Peuls pour se doter des savoir-faire nécessaires à l'élevage. Autant la première fusion-acquisition fut un succès (les Tellem, proches des Pygmées qui constituèrent d'ailleurs la version 1.0 du progiciel In-Tellem, se sont vite fait croquer, cédant à leurs "chevaliers noirs" rites animistes et emplacement mortuaires dans les falaises), autant la 2nde continue à faire des vagues au board. Car comme chacun le sait, si la version nomade des A-Peuls s'insinue partout avec habilité et rapidité, leur tempérament est difficilement soluble en environnement libre.
S'ensuit donc un changement de stratégie : place à la croissance interne. L'agriculture constitue le cœur de métier de la Dogon Inc. Adeptes de la spécialisation fonctionnelle et de la théorie des avantages comparatifs, elle affiche une croissance annuelle à deux chiffres dans les filières oignon, tabac et tamarin. E dispose d'une auto-suffisance en riz qui la rend invulnérable aux aléas des marchés asiatiques. La filière mil, bien que florissante, n'est pas destinée à l'export. Sa micro-économie est toutefois intéressante car la division familiale du travail du mil fait de l'homme le responsable de la fourniture hebdomadaire de cette céréale vivrière, et de la femme, qui dispose du statut de travailleur indépendant, la productrice, dans des parcelles autonomes, des quantités destinées aux réserves ainsi que des condiments annexes. Comme partout, le stock constitue une problématique onéreuse, engouffrant chaque année un budget d'investissement non négligeable dans des travaux de maintenance et entretien courant des greniers, dont l'architecture spécifique bénéficie d'une protection de la propriété intellectuelle.
Les fonctions support (artisans, forgerons, griots) ne sont pas considérés comme aussi noblesque le coeur de métier et leurs conventions collectives sont moins avantageuses : certains lieux, certaines pratiques leur sont interdits et leurs savoir-faire, bien qu'indispensables (conception des houes, des binettes, des fusils, des nattes, ...) sont jugés comme occultes et leur productivité relative. Niveau RH, la Dogon Inc. n'échappe pas à la lourdeur de toute grosse société et certaines règles très strictes assurent la préservation de la culture d'entreprise. Elles ont trait au statut des enfants, aux modalités de l'examen interne de circoncision pour bénéficier d'une promotion de grade, au rôle des fétichistes, aux interdictions provisoires ou définitives qui frappent les hommes veufs, les femmes dont le premier enfant est mort-né, au bonus que touchent les descendants des fondateurs de village, etc. Pour se préserver de toute fuite des cerveaux et de dilution des secrets industriels de la maison, les RH discriminent les boîtes concurrentes et interdisent de pactiser avec les Bozos ("cousins à plaisanterie"), les Peuls (trop fourbes, trop intéressés, trop enclins à la traîtrise, ils sont juste bons à se voir confier les troupeaux quand on n'a pas "trouvé" dans la famille un garçon pour ça), les Touaregs (des hommes sans parole, , des trafiquants, des feignants, des profiteurs) ou leurs captifs Songhaïs, les Bellas. En guise d'autorégulation, les réunions de direction sont réservés aux cadres supérieurs dont l'ancienneté dans la boîte est supérieure à une cinquantaine d'années, se déroulent dans des "cases à palabre" sacrées. Facilement reconnaissables à leurs plafonds bas dont la fonction est de refroidir illico presto les esprits qui s'échaufferaient. Rien de ce qui s'y dit ne peut en sortir et il est interdit de revenir dessus. A l'occasion, ces cases peuvent servir de tribunal interne. Quant au board, réunion des chefs spirituels Hogons, il se tient en langage codé.
Les griots, responsables syndicaux, assurent une revendication minimale des intérêts familiaux mais leur influence est gentiement contrôlée par la direction. En CHSCT, ils ferment les yeux sur les excès de dolo, la bière de mil dont la fermentation peut être accélérée par de l'écorce de baobab, voire un poulet entier.
Mais le service le plus performant de la Dogon Inc., c'est incontestablement la section marketing. Une référence internationale. L'agence de notation spécialiste en la matière (UNESCO) l'a classée dans son Patrimoine mondial. Et les revues de voyage dans le top ten des endroits à voir dans sa vie. L'étude de positionnement a été diligentée par un bureau d'études dirigé par le consultant senior Marcel Griaule (MG, cofondateur d'un cabinet célèbre sur la place avec son pote KP). cet ethnologue Français a construit entre les années 30 et 50 la mythologie Dogon, sorte de modèle de culture traditionnelle africaine tel que les étudiants en sciences humaines épris d'exotisme, les clients de Pier Import ou les abonnés de Géo en rêvent. Il a pensé à tout, MG. D'abord une cosmogonie, une théorie sur l'explication de la naissance de l'univers, très élaborée. Idéal pour tous ceux qui n'ont jamais été foutus de retenir les noms des dieux Grecs. Dans cette cosmogonie figure comme emblème l'étoile Sirius, qui était aussi de bon présage chez les Egyptiens. Et paf ! tous les amateurs d'Egypte ancienne refroidis par les attentats de Charm-el-cheikh sont bons pour remplir les vols charters de Point Afrique à destination de Gao. Les Dogons ont toujours su qu'il s'agissait de 3 étoiles distinctes, ce que de puissants télescopes n'ont confirmé qu'en 1995. Vous rajoutez une préférence pour le chiffre 8, le goût du secret, des tables de divination où les traces laissées au sol par un fennec permettent de prédire l'avenir, et ce sont les lecteurs de Dan Brown et autres épris d'ésotérisme qui se retrouvent dans le fichier clients de la Dogon Inc. Et encore, je passe sur les significations des plis du bonnet traditionnel, les éléments de parure ds femmes, et l'architecture interne des greniers à mil, tous étant une référence à l'ancêtre fondateur, aux éléments naturels ou à l'anatomie humaine.
Le packaging : les masques. Le Kanaga, lien entre le ciel et la terre. Le sirige, haut de 5 à 6 mètres. Un concept idéal de produits dérivés typiquement typiques de l'Afrique Noire pour les bobos qui cherchent à remplir leurs étagères d'un supplément d'âme mystique.Le service communication est bien rodé : des levées de deuil tous les 3 ans sont l'occasion de revisiter les campagnes publicitaires et la grande fête Sigui, tous les 60 ans, est l'équivalent en coup marketing régulier de celui de Coca-Cola habillant le Père Noël à ses couleurs. Je soupçonne d'ailleurs MG d'avoir réutilisé ses Powerpoint pour le client US, dont la recette initiale contenait effectivement des noix de Cola dont les Dogons sont de grands fans. La communication de proximité est assurée par les très nombreux guides éparpillés à Bamako, Djenné, Mopti ... Et ue fois sur place, le Toubab profitera de l'organisation matricielle de la boîte : un vieux à la barbe grisonnante 100% Dogon se transformera en vendeur de couteaux et le moindre élève fera un excellent porteur.
Une mythologie pleine de poésie, des petits nenfants tout noirs qui courent à demi-nus derrière une roue de vélo, des cases en bouse, une symbolique de l'espace, un environnement exceptionnellement photogénique. C'est encore plus fort que les hobbits dans Le seigneur des anneaux, plus vrai que Da Vinci Code, plus vivant que le Musée des arts et traditions populaires. Welcome in Dogon Land.

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